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Nathacha APPANAH

Le ciel par-dessus le toit



« Il était une fois, donc, dans ce pays, un garçon que sa mère a appelé Loup. Elle pensait que ce prénom lui donnerait des forces, de la chance, une autorité naturelle, mais comment pouvait-elle savoir que ce garçon allait être le plus doux et le plus étrange des fils, que telle une bête sauvage il finirait par être attrapé et c’est dans le fourgon de police qu’il est, là, maintenant, une fois cette page tournée. »
Le ciel par-dessus le toit remonte alors l’histoire familiale pour comprendre le chemin qui a mené Loup, dix-sept ans, jusqu’à la maison d’arrêt.

Épisode 1 : Éliette
« Avant Phénix, Paloma et Loup, il y avait Éliette et c'est avec elle que tout a commencé. » Un couple ordinaire a sur le tard l’enfant tant attendu. Lui est comptable dans une usine, elle couturière à domicile. « Jusqu'à maintenant la vie était comme elle est si souvent, ni extraordinaire ni triste, de ces vies travailleuses, sans grande intelligence ni bêtise, de ces vies à chercher le mieux, le meilleur mais pas trop quand même, on ne voudrait pas attirer le mauvais œil. » Tout va basculer avec l’arrivée d’Éliette dont la beauté capte tous les regards. Une enfant gracieuse et douée devenue dès son plus jeune âge la star du quartier, que les parents exposent, font danser ou chanter à la moindre occasion en se pâmant d’admiration.
Mais à l'adolescence, monter sur scène pour la fête de l’usine chaque année, poser pour le calendrier de l’entreprise, sourire aux amies de sa mère et chanter pour elles déguisée en mini-Miss pendant qu’elles prennent le thé au salon, Éliette n’en peut plus. « Je me sentais comme une poupée mécanique dans sa boîte en plastique qu’on rangeait sur une étagère et, de temps en temps, on la sortait pour la remonter et elle dansait, et elle chantait, et tout le monde applaudissait. »
Quand l’enfance s’en va et que le corps d’Éliette se transforme le malaise s’ajoute à l’agacement. Durant ces exhibitions ridicules, elle se sent dorénavant gênée par le regard concupiscent des maris de ces dames. Le dégoût envahit l’adolescente de quinze ans et se transforme en peur et en colère le jour où un ouvrier de l’usine, par ailleurs père de famille, profite de l’ombre des coulisses pour l’embrasser de force. C'est alors que tout va dérailler, qu’Éliette va péter les plombs en public et se retrouver pour plusieurs mois à l’hôpital psychiatrique. 

Épisode 2 : Phénix
C’est transformée en adolescente provocatrice et agressive s’isolant dans sa chambre repeinte en noir qu’on la retrouve. Maintes fois ses parents ont sollicité son pardon mais la haine a pris en elle toute la place jusqu’à la pousser à détruire la maison de ses cauchemars par le feu l’après-midi où ses parents se sont rendus à la fête annuelle de l’usine pour « garder la tête haute » et sauver les apparences auprès des collègues et voisins. 
Ensuite Éliette devenue Phénix, espérant de cet incendie une renaissance, disparaît. Rasée, tatouée mais plus belle et plus sauvage que jamais, elle partage au fil de ses pérégrinations le quotidien des  marginaux, réfugiés, roms, punks et exclus de tout poil, toujours sur ses gardes, libre, secrète et solitaire.
C’est dans la rue qu’elle rencontre Noah. Elle en tombe assez amoureuse pour s’installer avec lui dans la vieille bicoque isolée envahie par la végétation dont il a hérité. Cette maison à l’abandon à la lisière de la ville est le nid dont elle rêvait. L’homme y installe un atelier de pièces détachées de voitures pour subvenir à leurs besoins. C’est alors que vient l’enfant, Paloma, une petite fille qui ne connaîtra jamais son père mais passera toute son enfance et adolescente entre ces murs auprès d’une mère qui, dans les odeurs d’huile et d’essence, prendra la suite de Noah pour les faire vivre.
Une dizaine d’années plus tard Loup, né de père inconnu, viendra partager leur misère. Un enfant normal comme le confirme le médecin qui le suit depuis sa naissance mais singulier, ayant du mal à gérer ses émotions et ses crises d’angoisses. Souvent, quand on lui parle, il  regarde son interlocuteur dans les yeux sans l’entendre. Quand Paloma, le bac en poche, quitte la maison familiale pour l’université saisissant cette opportunité tant attendue de fuir cette mère nocive, quasi-alcoolique et incapable d’affection, Loup attend en vain son retour. De cet abandon-là jamais il ne se remettra.

Épisode 3 : « On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans » alors, dix ans plus tard, «Loup avait eu l'idée de prendre la voiture de sa mère et de conduire jusqu'ici. Loup savait qu'il n'avait pas le droit de conduire mais sa sœur lui manquait tellement, c'est tout. Il n'avait pas le permis, il avait conduit prudemment jusqu'à l'entrée de la ville où il s'était trompé de sens. Après, il y a eu tous les bruits, les cris, sa voiture dans le fossé. Et sa crise de nerfs quand les policiers sont arrivés, aussi. Ce matin peut-être ou il y a dix minutes: le juge l'a placé en mandat de dépôt au quartier mineurs, à la maison d'arrêt de C. » Dans sa cellule, l’adolescent refuse de voir sa mère et s’obstine à réclamer sa sœur…

        Chaque période est illustrée par des scènes fortes portées par les personnages extraordinaires que sont la fascinante Éliette/Phénix petite princesse de conte de fée version Lolita devenue dragon, toujours à vif et en colère, et son fils Loup, lunaire et fragile, incapable parfois de parler pendant plusieurs jours qui exorcise ses angoisses en courant jusqu’à épuisement autour de la maison. Tous deux sont à la fois bruts, poétiques et émouvants dans leur souffrance. Qui est un monstre, ce père qui n’a rien compris, sa femme qui a transformé sa fille en bête de cirque et l’a prostituée ou cette fille qui met le feu à leur maison et qui, devenue mère à son tour, se révèle incapable de la moindre affection pour ses enfants à qui elle a donné en symbole de liberté des prénoms d'oiseau et de fauve ? Comment aimer bien, sans excès, sans étouffer, dans le respect et la tendresse ? Comment mener ses enfants à l’âge adulte quand l’enfance vous a cassé ? Nathacha Appanah qui jamais ne se départit de l’empathie qu’elle ressent pour les personnages abîmés qui se fourvoient ou « arrache à coups de dents une place au monde », questionne à travers eux le poids du vécu de l’enfance, celui de l’éducation et la difficulté de communiquer, de se comprendre, de transmettre et de s’aimer. Le partage des responsabilités dans ce naufrage est, à l’image de la société, trop complexe pour que la romancière ou le lecteur s’autorisent à le faire.  
Par la voix de Paloma, la sœur sensible enfermée dans sa peur et en souffrance face à l’absence d’amour maternel, le quotidien familial au fil des années nous est livré avec la distance qu’elle a elle-même instaurée pour se protéger. C’est par ailleurs son abandon et son silence qui pousseront l’ange Loup à jouer le tout pour le tout pour la retrouver au risque de se perdre.
On rencontre aussi, broyés par la même machine sur trois générations un père et grand-père très ambivalent mais touchant dans son désarroi et un témoin, le docteur Michel qui porte sur sa pratique médicale un regard peu convenu, apportant en périphérie un éclairage personnel sur l’histoire et le caractère de Phénix. En contrepoint, il est bien évidemment difficile d’éprouver une quelconque sympathie pour le père de famille libidineux dont le baiser forcé sert de détonateur à la violence d’Éliette mais également pour cette mère vaniteuse, superficielle et égoïste qui a mené sa fille au massacre en ne voyant en elle qu’une belle poupée.    

En fil rouge, court le vers (in Sagesse, partie VI, 1881) écrit par Verlaine lors de son incarcération en Belgique suite à une violente altercation avec Rimbaud pour faire écho aux pensées surgies dans la solitude des quatre murs de sa cellule, ici choisi pour titre au roman. Ce « ciel par-dessus le toit, si bleu, si calme », chacun des personnages  l'observe et l’évoque au détour des chapitres mais Loup, cet adolescent étrange qui ne peut se retenir de jouer avec les rimes en quête à travers les mots et la lumière du ciel d’un souffle capable d’abattre un instant les murs qui l’enferment, le fait avec une particulière intensité. Il y puise une grâce qui conjuguée à la violence et la beauté dont il a hérité pourrait sembler très rimbaldienne.

« Toujours et encore, il y a les murs qui entourent, qui séparent, qui aliènent, qui protègent et qui ne guérissent pas les cœurs. Il y a les gens dehors, les gens dedans, histoires toutes tracées, histoires de déterminisme, accidents, hasards, la faute à pas de chance, coupables, innocents, et voilà ce monde, à nouveau, qui se dessine tel un tableau abstrait où il est difficile de trouver un visage ami, un être cher, de s’accrocher à un sentiment connu, une couleur préférée », écrit la romancière dans son introduction mais loin de s’enfermer dans ce constat elle entrouvre dans les dernières pages la porte sur une possible résilience.
La rigueur de la construction, la concision du roman, la puissance des personnages, alliées à l’indéniable magie du style de l’auteure mauricienne, capable de s’adapter à chacun de ses personnages, de la violence de Phénix à la poésie de Loup en passant par la retenue pudique de  Paloma, transfigurent ce qui aurait pu être une accumulation de faits divers sordides et de destins brisés en chaîne dans un climat de sourde violence en un récit lumineux, habité par une bienveillante et respectueuse humanité et un indéfectible espoir. 
Un roman sur la filiation dérangeant, troublant, radieux et magnifique. 

Dominique Baillon-Lalande 
(16/09/19)    



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Lectures







Nathacha APPANAH, Le ciel par-dessus le toit
Gallimard

(Août 2019)
128 pages 14
















Nathacha Appanah,
née en 1973 à l’Ile Maurice, journaliste et romancière,
a déjà publié plusieurs
romans et obtenu de nombreux prix littéraires.



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