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Auguste BIARD


Le Pèlerin de l’Enfer Vert
(Rio-Amazonie 1858-1859)

La montée me parut bien longue. De temps en temps, des esclaves que je rencontrais n’avaient pas assez de leurs gros yeux pour me regarder. Ce qu’ils voyaient leur paraissait si énorme ! Un homme libre, un docteur peut-être – car au Brésil chaque profession a son docteur –, un Blanc qui pliait sous un fardeau !

            Je me répète mais on ne rendra jamais assez grâce à Libretto de nous permettre de lire des récits comme celui-là : la relation du  voyage au Brésil de ce peintre de la moitié du XIXème siècle.
 En son temps, Auguste Biard est célèbre pour sa peinture (On ne connait, peut-être, aujourd’hui, que son tableau sur l’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises en 1848 exposé au Château de Versailles) mais aussi pour ses voyages, en Italie, en Orient, dans le Grand Nord ; pour sa femme, Léonie d’Aunet, exploratrice et écrivaine, elle est l’auteure de Voyage d’une femme au Spitzberg, mais elle a malheureusement ajouté involontairement à la célébrité de son mari et à la sienne par l’aventure qu’elle a eue avec Victor Hugo qui s’est soldée par son emprisonnement pour adultère et a déclenché son divorce.

 La relation de ce voyage en 1862 sous le titre Deux années au Brésil et illustré de 180 gravures de l’auteur, est sur le mode drolatique. Instructive sur le Brésil de cette époque, sur comment on voyage selon qui on est,  je crois quand même que l’intérêt du livre réside surtout dans la faculté que cet artiste inclassable a, par son humour, à transformer les scènes de rencontres et les péripéties de son voyage  les plus banales comme les plus extraordinaires, en sketches comiques ! C’est la nature même du narrateur qui fait son style, composite :  baroudeur ironique et voyageur candide plein d’empathie pour ceux qui souffrent, c’est un mélange de préjugés de mâle-bourgeois-européen-blanc, d’innocence et d’enthousiasme sur fond de  lucidité cynique ; chasseur impénitent, il tire sur tout ce qui bouge tout en compatissant à la souffrance de certains animaux, les tortues, par exemple, mais c’est pour la Science qu’il tue, dépèce, empaille, conserve, tente de rapporter en Europe les spécimens de la faune qui l’éblouissent ;  peintre de cour, celles de Louis-Philippe et Charles X en France et celle de l’empereur Pedro II au Brésil,  il prend tous les risque dans ce voyage fou au fin fond de l’Amazonie pour peindre des Indiens, qu’il veut le plus sauvages possibles alors que la plupart sont déjà catéchisés, et rester vivre au milieu d’eux pendant des mois.

Dans Le pèlerin de l’Enfer Vert nous lisons la partie Rio-Amazonie 1858-1859 illustrée de douze gravures de l’auteur. Auguste Biard nous raconte ses pérégrinations de Rio à Bahia, de Bahia à Belém (Para, à son époque) et de Para à Manaus, (qu’il écrit Manaos) comme Dickens raconte les aventures  de Monsieur Pickwick, avec une distanciation comique sur tous les malheurs qui s’abattent sur lui : chaleur, moustiques, naufrages, compagnons de route intéressés, traîtrise de son serviteur indien au nom improbable de Polycarpe, ennuis de santé ; malheurs qui n’arrivent jamais à abattre son enthousiasme et son obstination à pénétrer la forêt amazonienne pour y rencontrer de «  vrais » Indiens !

On se croirait souvent en voyage avec Candide raconté par un Voltaire, certes, moins philosophique mais tout aussi ironique : Une demi-heure après le départ, des grains vinrent de quart d’heure en quart d’heure fondre sur nous, avec une telle force que mon parapluie fut cassé, mes malles bousculées et le canot rempli d’eau, en sorte que si un Indien ne se fût empressé de le vider, nous eussions coulé bas inévitablement. Cet Indien n’ayant pas sous la main de vase pour cette opération, il eut l’heureuse idée de se servir d’un verre, tandis que les autres poussaient à terre le canot. Nous débarquâmes sains et saufs, et attendîmes que le temps redevînt meilleur. Dès que je n’eus plus à craindre un bain forcé, j’employai le temps que nous passâmes accrochés sur un rocher à calculer combien de jours il eût fallu à l’ingénieux Indien pour vider notre embarcation avec un verre, et il me fut démontré que trois semaines eussent à peu près suffi.

Le voyage est fabuleux, l’explorateur, car finalement c’en est bien un, pratique les tribus Munduruku et Arara comme les habitués des cours impériales, et le récit qui en est fait,  comme vous le voyez dans ce passage, reste toujours piquant, le narrateur ne se départissant  jamais  de son  humour, qu’il exerce le plus souvent à son endroit, même si, ici, le sens pratique de ce pauvre Indien, en fait les frais. Le récit reste toujours, malgré les dangers traversés, la minutie des détails sur les paysages, la faune et la flore, les mœurs, captivant, léger, spirituel.

Sylvie Lansade 
(11/07/19)    



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Lectures








Auguste  BIARD, Le Pèlerin de l’Enfer Vert
Libretto

(Février 2019)
224 pages - 8,90















Auguste Biard
(1798-1882)
est né à Lyon où il s’est formé à la peinture. De retour d’Orient, il s’installe à Paris où il connaît un certain succès à la cour du roi Louis-Philippe. Sa femme, la belle Léonie d’Aunet avec qui il voyage beaucoup, devient la coqueluche du Tout-Paris et la maîtresse de Victor Hugo. Le couple se sépare et Auguste Biard repart alors au Brésil notamment d’où il rapportera ce récit plein d’esprit et d’humour publié pour la première fois en 1862.


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