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Giosuè CALACIURA

Borgo Vecchio


C’est un portrait du Borgo Vecchio, quartier pauvre de Palerme où se côtoient la misère, la violence, la délinquance et les drames ordinaires que Giosuè Calaciura nous livre ici à travers trois enfants, Cristofaro, Mimmo et Celeste, abîmés et abandonnés à eux-mêmes, et Toto, le jeune voleur, mascotte du quartier. Cristofaro et Mimmo, camarades de classe et complices d’école, sont des amis à la vie à la mort. À eux se joint souvent Celeste, amie de classe dont Mimmo est éperdument amoureux.

Dans le quartier qui chaque soir résonne des cris de Cristofaro, tous savent que le jeune garçon subit les coups d’un père ivre de colère et de bière devant la mère qui le laisse faire. Mais si les voisins  plaignent le malheureux gamin et craignent pour sa vie, ils se contentent, impuissants et envahis par le malaise, de guetter le moment où la scène s’arrêtera. Stoïque et fataliste, Cristofaro, accumulant bleus, blessures et séjours à l’hôpital, rentre docilement tous les soirs chez lui. « Pour Cristofaro, la bière était un malheur, mais c’était aussi son salut. Elle coupait les jambes de son père juste un instant avant qu’il ne le tue. »

Mimmo, le fils d'un charcutier qui gruge ses clients avec une balance trafiquée et arrondit ses revenus avec l’acquisition d’un cheval qu’il fait courir lors des courses clandestines sur le circuit du bord de mer, est l’ami d’enfance de Cristofaro. C’est avec lui qu’il joue en ville après l’école. Mimmo s’occupe aussi de l’entretien quotidien de Nana le cheval, s’y attache et en fait son confident. Il aime lui parler à l’oreille de ses inquiétudes pour Critofaro qui lui donne envie de tuer ce père violent et de son amour secret pour Celeste, la fille de Carmela.

Carmela, la prostituée pieuse et lumineuse qui s’agenouille sur le lit pour prier la Vierge tandis que les hommes se font plaisir avec son corps, est la plus ancienne et la plus respectée des putains du quartier. Ceux du Borgo Vecchio sont tous passés par son lit un jour ou l’autre. Dès que les clients frappent à la porte, Carmela enferme été comme hiver sa fille Celeste sur le balcon et pendant que la mère travaille la fillette y patiente sagement un livre à la main. C’est son goût particulier pour la lecture qui lui a permis de trouver force et équilibre dans cette existence singulière où Mimmo et Cristofaro sont ses seuls amis. 

Pendant ce temps, Nana le champion gagne toutes ses courses et son propriétaire s’en frotte les mains. Des gains fort mal acquis par ce magouilleur avide et sans scrupules qui se gardera bien de révéler à son fils, naïf et fier de son protégé, la méthode peu reluisante qu’il a trouvée pour parvenir à ce triomphe.

Tous les gamins du quartier rêvent d’avoir Toto pour père. Fils d’un voleur sans envergure qui l’a fait orphelin en bas âge, le gamin des rues a mis ses pas dans les traces familiales pour se transformer en voleur sans peur et sans limite qui court plus vite que son ombre dans le labyrinthe des ruelles sans que la police ne parvienne à le coincer. Il faut dire qu’à Borgo Vecchio, où sous le regard de la mafia la misère sociale côtoie la délinquance au quotidien depuis toujours, les tenants de la religion prêts à offrir asile ou silence contre de grasses oboles des malfaiteurs comme la population en quête d’un héros local qui leur redonne une dignité, jubilent à tourner en ridicule les forces de l’ordre quand elles se lancent dans le dédales des petites rues où chacun les aide à se perdre puis à se retrouver soudain piégées dans un cul-de-sac. Dans un tel contexte, celui qui détrousse sans états d’âme ni violence les bourgeoises du centre-ville et dépense son larcin du jour en soirée dans son quartier avec les siens quand il n’aide pas occasionnellement  ceux que la vie aspire vers le fond, est vite devenu la mascotte du Borgo Vecchio. Bizarrement dans cet univers où le maniement du couteau apporte l’honneur ou ôte la vie, Toto a pour particularité d’avoir troqué le sien pour un pistolet. Pour ne pas franchir par accident la frontière qui sépare le voleur de l’assassin et éviter de se retrouver embringué dans la mafia criminelle locale aux règlements de comptes sanglants, le voleur a pris l’habitude de glisser son arme dans sa chaussette afin d’en rendre l’usage impulsif et disproportionné à la situation plus difficile. Mais, comme chacun, le bandit au grand cœur et aux semelles de vent, le héros des petits et des grands du quartier qu’il côtoie au quotidien,  a un talon d’Achille : son amour sincère pour Carmela qu’il aurait l’intention d’épouser.  « Il faut qu'on change de vie, à commencer par celle de Cristofaro, il allait parler, lui, à son ivrogne de père, parce qu'il n'aurait pas dû toucher son fils, ne serait-ce que du petit doigt, et qu'aucun enfant n'aura plus à supporter le désespoir des pères, et il allait changer le monde, parce que se marier avec une prostituée, c'était déjà commencer à le secouer. » Un mariage qui pourrait bien exacerber quelques craintes ou jalousies et ne pas plaire à tous...

En parallèle, les inondations et les cyclones envahissent régulièrement Borgo Vecchio, s’acharnant sur ce petit peuple déjà miné par la pauvreté.

       
          Borgo Vecchio plus qu’une histoire individuelle est le tableau vivant d’un quartier sicilien porté par des personnages magnifiques. C’est aussi un roman sur l’enfance, avec les maltraitances qui parfois la détruisent mais aussi ses indéfectibles amitiés, son innocence, sa vitalité, ses petites joies, parfaitement restituée dans la photo intemporelle en noir et blanc d’un  gamin faisant une figure acrobatique sur une rambarde choisie par l’éditeur pour la couverture. Quand les parents emmurés dans ce quartier comme dans leurs traditions et leur condition sociale tentent entre magouilles, violence et fatalité, de survivre, les enfants, l’espoir chevillé au corps, osent encore croire au bonheur et s’imaginer un avenir différent du leur. Parfois, les événements poussent comme dans ce roman l’un ou l’autre à briser ses chaînes et à gagner le port pour s’embarquer vers l’inconnu et la liberté.

Ici le réalisme de la chronique sociale et le destin de Cristofaro qui donnent naissance à des scènes parfois aussi éprouvantes qu’émouvantes, échappent au misérabilisme et au tragique par un habile glissement vers le conte rocambolesque, mouvementé, haut en couleur et plein d’odeurs, qui derrière la violence et la misère révèle le versant lumineux de la population. C’est la beauté, la générosité, la soif de vie et la solidarité qui, à travers l’humanité de personnages comme Carmela, Mimmo, Celeste ou Toto, aussi se disent. Les critiques italiens qui ont évoqué à la parution du roman sa parenté avec le "réalisme magique" latino-américain et plus particulièrement avec Gabriel García Márquez ne s’y sont pas trompés. La réalité banale et souffrante de ce quartier populaire et gangrené par la misère que Giosuè Calaciura nous dépeint dans son récit est une réalité transfigurée par la fantaisie et l’humour, augmentée d’une part d’imaginaire et du mystère inhérent à l’être humain et son existence, comme l’écrivain colombien nobélisé l’avait fait avant lui dans Cent ans de solitude (1967).

Mais la jubilation extrême que procure ce court roman est avant tout celle de la langue. Dans cette écriture aussi foisonnante que millimétrée, chaque mot, chaque dialogue, chaque image a son importance. Les descriptions au cordeau cohabitent avec les envolées poétiques, les métaphores originales sont porteuses de sens, l’humour noir s’installe, le style direct alterne avec des incantations mystiques quasi baroques, rendant cette lecture indubitablement fascinante.    
Merci à Lise Chapuis pour cette excellente traduction qui nous permet vraiment l’immersion dans l’univers linguistique original et étonnant de Giosuè Calaciura.   

Dans ce roman où le mal et le bien se confrontent sans cesse, où le lecteur convié à pénétrer dans l’obscurité des ruelles et des esprits est happé par l’humanité qui s’en dégage autant qu’il est choqué par la violence qui la détruit, la fin reste en suspens jusqu’aux toutes dernières pages. 
On frémit, on s’émeut, on rit ou se révolte, face à la réalité à la fois tendre et cruelle du Borgo Vecchio semblable à la vie même, on se laisse emporter par la langue sans pareille de Giosuè Calaciura et on referme ce livre totalement conquis.  À découvrir absolument !

Dominique Baillon-Lalande 
(06/09/19)    



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Noir sur Blanc

(Août 2019)
Collection Notabilia
160 pages - 16


Traduit de l'italien par
Lise Chapuis














Giosuè Calaciura
né à Palerme en 1960, vit et travaille à Rome. Journaliste, il écrit également pour le théâtre et la radio. Borgio Vecchio est son cinquième roman traduit en français.


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