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Soufiane CHAKKOUCHE


L’Inspecteur Dalil à Paris


Le roman commence ainsi, et c’est déjà un aperçu : « Dos au monde, Dalil, ancien inspecteur de police déchu de son titre par le temps, s’appliquait à faire entrer un bas de ligne dans l’anneau d’un émerillon. » La retraite de l’inspecteur Dalil se coule apparemment dans cette tranquillité, faite de solitude et de pêche, en compagnie de sa chienne. Il habite une cabane au bord de la mer et, comme nous le précise l’auteur : « A vrai écrire, Dalil était à l’adolescence de la vieillesse, il entrait dans sa soixante et unième année, mais il en faisait 51 et il s’en foutait éperdument. » L’inspecteur a conservé cette particularité d’entendre une Petite voix intérieure, sorte de Jiminy Cricket qui, à propos ou non, bavarde, commente certains évènements ou pensées, et à qui il lui arrive parfois de répondre à haute voix. Témoignage d’un inconscient affirmé, et déluré, la sagacité de cette Petite voix va accompagner notre lecture pendant tout le déroulement de l’enquête… car enquête il va y avoir et non la moindre !

La police française a délégué l’ex co-équipier de Dalil, pour le convaincre de venir à Paris collaborer avec le commissaire Maugin. Et comme il va l’apprendre par les différents services, à Rabat et ensuite à Paris où il finit par se rendre, l’affaire est grave, et les services secrets concernés. En effet, un étudiant marocain, Bader Farisse préparant une thèse sur le transhumanisme qui « est un mouvement intellectuel interdisciplinaire  » comme se le fera préciser plus tard l’inspecteur Dalil, a été enlevé devant la mosquée de la rue Myrha. Notre inspecteur apprendra d’ailleurs assez vite par le professeur David Toledano rencontré sur le lieu-même de ses recherches, méthode à l’ancienne exige : « Imaginez-vous être capable de connecter votre cerveau directement à Internet, sans interface machine, sans PC, ni iPhone, ni aucun autre intermédiaire. Votre cortex se connecterait immédiatement au moment où il serait traversé par des ondes WiFi, autant dire partout. » Il semblerait bien que cette « puce électronique, de la taille d’un grain de riz » si elle était implantée dans un cerveau humain pourrait multiplier à l’infini les capacités dudit cerveau. L’étudiant enlevé et inventeur de la puce en question, étant bien sûr introuvable. De là à mobiliser l’anti-terrorisme, le Quai des Orfèvres et le meilleur flic marocain…!

Donc, et sans pour autant se laisser impressionner, Dalil va travailler avec son homologue du 36, mais avec ses propres méthodes, flair compris, et bien sûr avec la «Petite voix», qui très contente d’avoir repris du service, lui soufflera à l’occasion quelques réflexions bien pesées…
Les deux flics, commissaire et inspecteur, vont ainsi, de façon autonome mais complémentaire, se plonger dans l’enquête. L’inspecteur marocain, atypique, aura des audaces que le commissaire français ne s’autorisera pas ou qu’il trouverait déplacées, mais le tandem fonctionnera, par estime et tolérance réciproques. Si les méthodes varient les hommes sont des professionnels expérimentés.

Nous apprécierons alors le fait de suivre l’inspecteur Dalil dans ses investigations parisiennes, et les méandres de ses intuitions paradoxalement très rationnelles. Et puis ses déambulations l’amèneront à des pensées qui vont faire la joie de la Petite voix, tout en agrémentant notre lecture : « L’inspecteur comprit vite qu’il s’agissait d’étals pour bouquinistes servant à exposer des livres d’occasion plus beaux que les neufs! Des marchands de rêves, en somme! Les contenants ressemblaient à des bennes à ordure, des bidonvilles pour livres qui menaient la vie dure aux libraires installés à quelques pas de là. » Ainsi nous profitons au passage de ses réflexions-promenades dans Paris, avec observations aiguisées par son expérience incluses. Mais comme il ne livre pas toujours ses objectifs, on peut se demander s’ils sont principaux ou simplement secondaires afin de satisfaire une curiosité en éveil ?

Mais ce qui ressort presque à chaque ligne ou à chaque page, c’est cette note singulière, posée là, sans en avoir l’air, cette verve chantante qui nous arrive comme un souffle rafraîchissant sur le visage, cet aiguillon qui stimule notre plaisir… images, impromptus, perles de langage… « Brahim s’en alla retrouver le monde d’un pas […], abandonnant derrière lui un tableau peint par l’existence » ou encore « Le SDF était poilu jusqu’aux phalanges, buvant sa faim ; vieilli et flétri par la misère plus que par le temps […] Toute son histoire était là, tremblante malgré une température clémente, pesante en dépit des apparences, faisant souffrir le martyre au carton sous elle. »

Et lorsqu’il arrive dans le RER : « Le voyage débuta par une parade rapide de graffitis. Certains relevaient de l’art urbain avec ombre et perspective, mais la majorité tenait de l’idiot vantant son pseudo. »

Car c’est une écriture qui décrit tranquillement, qui peut confronter deux regards de culture différente, mais qui sait aussi sous ses aspects parfois légers ou anodins, comme à travers les propos de la Petite voix, nous interpeller, avec humour ou sérieux, jusqu’à combiner les deux d’une façon subtile…

Et pour finir… vraiment ? « Aussitôt les recoupements s’entrechoquèrent, les idées fusèrent à la vitesse de la pensée, quelques-unes rebondirent sur les parois lisses de son crâne. Les pièces du puzzle s’imbriquèrent les unes dans les autres avec la précision d’un mécanicien ajusteur, pour aboutir à une histoire qui défila en mode auto-reverse derrière sa rétine. »
Jubilatoire, non ?

Anne-Marie Boisson 
(20/03/19)    



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Noir & polar








Editions Jigal
(Février 2019)
192 pages -18





















Soufiane Chakkouche,

né en 1977, a publié un premier roman au Maroc en 2013, L'Inspecteur
Dalil à Casablanca.