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Éric CHEVILLARD

L’explosion de la tortue



La lecture de ce roman d’Éric Chevillard est totalement jubilatoire. Le lecteur peut également se sentir malmené car on ignore jusqu’à la dernière ligne où l’auteur veut en venir. Mais si on se laisse emmener dans ses têtes à queue, ses apparents « coq à l’âne », on s’amuse énormément.

Un premier récit fait état de la mort d’une tortue de Floride qui n’a pas supporté le manque de soins et d’eau pendant l’absence du narrateur parti en vacances. Il imagine les solutions qu’il n’a pas choisies et qui lui auraient évité cette fin tragique. Sans oublier les digressions sur ses voisins, son gardien, sa vie de couple, l’achat de la tortue, le vendeur, etc… digressions qui semblent relever des associations de pensée sans filtre. Et sans arrêt il revient sur le bruit et la sensation de « la carapace fine et sèche comme une feuille morte » qui crève sous l’infime pression de son pouce. Et à chaque fois, il ressasse toute l’histoire, imaginant une autre version des faits possible.

Un deuxième récit s’intercale dans le premier ; il traite d’un auteur méconnu du XIXème siècle, pour ne pas dire imaginaire, Louis-Constantin Novat,  découvert par le narrateur dans des circonstances rocambolesques. Cet auteur a laissé des manuscrits dont le narrateur est l’unique dépositaire. L’un d’eux, « Queue coupée », « métonymie » commente  Chevillard comme s’il était extérieur au texte, « fable confuse et décousue qui, objectivement dépourvue de queue, ne possède pas davantage de tête » raconte le chagrin et la culpabilité ressentis par l’écrivain enfant quand, essayant de capturer un lézard, il se retrouve avec sa queue entre les doigts. On nage en eau trouble entre reptilien et batracien…Quelques piques bien envoyées aux écrivains trop doctes ponctuent l’histoire.

La construction de ce roman me fait penser à deux athlètes qui pratiquent le trapèze volant. A chaque lâcher du fil du récit, on est étonné de rebondir sur nos pattes, ou plutôt sur une nouvelle acrobatie. « Tantôt on s’élance, tantôt on se tapit, car on chasse l’élan et le tapir ». Jeu avec les assonances, à la façon des oulipiens, inventions langagières côtoient un vocabulaire botanique savant. « Nous nous balancions dans nos hamacs, non sans chalance ».

Certains mots comme lézardés, lézardes se glissent dans le texte à l’insu du lecteur pour jouer avec le thème.

Lecture pour mélancoliques, guérison garantie.

Nadine Dutier 
(21/01/19)    



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Minuit

(Janvier 2019)
256 pages - 18,50







Éric Chevillard,
né en 1964, a déjà
publié plusieurs
dizaines d’ouvrages.


Bio-bibliographie sur
le site de l'auteur :
www.eric-chevillard.net