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Víctor DEL ÁRBOL


Par-delà la pluie


Un prologue qui se passe à Tanger en 1955 indique le tragique, la mort, mais aussi la résistance, la force, et déjà, les mots, les phrases magnifiques de Víctor del Árbol qui nous atteignent, nous séduisent, alors qu’elles nous percutent…
En 2014, Helena (la fillette du prologue) habite maintenant la « Résidence Poniente » pour les personnes âgées. À Tarifa. L’extrême sud de l’Espagne.
À Séville presque au même moment, « Miguel  ne soupçonnait pas qu’en cette froide journée de février, il abordait sa dernière vie. Sans retour. »
Un certain diagnostic ayant été posé, Miguel ancien directeur de banque, finit par accepter d’aller dans cette maison de retraite, pour soulager sa fille et attendre l’évolution inéluctable de la maladie.
Et c’est ainsi qu’Helena et Miguel vont faire connaissance. Ils commencent à s’apprécier, s’estimer et lorsque Marqués, un pensionnaire et ami d’Helena, met fin à ses jours, ils décident de quitter la résidence. Ainsi contre toute attente et même logique, ces deux personnages aux caractères opposés, aux motivations et objectifs différents, vont essayer de connaître ce qu’ils n’ont pas eu l’occasion ou la possibilité de vivre jusque-là. Ils vont donc se lancer dans l’aventure, en mettant argent et moyens en commun, pour partir dans la vieille Datsun de 1967 conservée précieusement par Miguel.

Helena, veut retrouver son fils qui vit en Suède, mais elle cherche aussi des explications, concernant des évènements qui ont bouleversé son enfance et peut-être orienté sa vie, et plus particulièrement comprendre ce qui est arrivé à son père et ce qui a provoqué le suicide de sa mère.
Quant à Miguel, il veut revoir Carmen, une femme rencontrée des années auparavant, le temps d’un week-end, et qu’il n’avait plus revue afin de rester fidèle à sa femme, maintenant décédée. Il voudrait aussi et surtout pouvoir aider sa fille manifestement exploitée et violentée par son compagnon.
Ainsi démarre ce road-movie de retour sur le passé et sans doute aussi de recherche d’avenir. Alors : Madrid, Barcelone et Malmö en Suède seront les étapes…

Après la mort de son mari, la grand-mère d’Helena lui avait enfin confié les lettres de son père, confisquées jusque-là par son grand-père. Elle y avait appris l’existence d’un homme, Abdul, et son rôle dans le départ de son père : « Chère fille, j’ai retrouvé Abdul dans cette ville. Et avec lui j’ai retrouvé ma perdition et mon salut. Mon destin. J’espère que tu me pardonneras un jour de n’avoir pu faire autre chose que suivre ses desseins. Ton père qui t’aime. »
Si ces nouvelles investigations éclaireront certains aspects de la vie de son père, de même que les conséquences sur d’autres vies, pourront-elles être interrogées alors ? Ira-t-elle se confronter à sa propre vérité, à ses décisions passées ? « Elle voulait le croire, croire qu’en dépit de tout ce qui surviendrait par la suite, ils s’étaient aimés. » Helena a vécu une passion, un amour, et puis « l’aigreur des premières années, après l’accident en Espagne et la haine mutuelle claquemurée dans un silence hérissé d’épines, avait revêtu une nouvelle forme de solitude où ils se reconnaissaient tous les deux, comme un prisonnier qui caresse jour après jour le mur qui ceinture sa prison. »

Miguel de son côté veut-aussi se pencher sur son histoire, sa famille, la guerre vécue, et peut-être arrivera-t-il à reconsidérer certaines choses. Avec le recul, il comprendra peut-être mieux sa fille. Il se confie à Helena : « Quand j’étais jeune, quand je devais m’occuper de ma mère, j’éprouvais la même impuissance. J’étais incapable de comprendre ses états d’âme et ses besoins et je rêvais d’avoir le super pouvoir magique qui m’indique à tout moment la bonne décision à prendre. »
Miguel et Helena vont mesurer tout au long de leur périple combien leur soutien, leur accompagnement réciproque, leurs discussions, pourront être efficaces, dans les moments de réflexion, comme dans les moments de doute.

Et ce qui se passe à Malmö en Suède donnera un autre aspect, plus noir, des complexités et des destins qui se sont trouvés mêlés, d’une façon assez inexorable. Avec la criminalité, ou la prostitution en fond… Mais il n’est pas possible de dérouler un fil sans risquer de défaire la pelote entière. Il faut savoir que les arabesques souvent rudes de ces histoires, laissent aussi la place à la tendresse, et que l’espoir n’est jamais bien loin.
Ainsi de ces liens, entre personnages et évènements qui s’infiltrent, où la décision d’un jour, comme une passion vécue, ou une erreur d’interprétation, peuvent produire leur effet domino.

C’est donc un formidable récit, d’une profondeur de vue et d’une réflexion en continu sur les engagements, sur la vieillesse, et aussi sur la perte. Et on constate une fois de plus, le talent de Víctor del Árbol à sa façon de doser le suspense, indiquer les aspects révélateurs d’un quotidien comme, à l’occasion, les drames et contradictions d’une société. Ainsi l’exprime un des personnages : « Feindre aussi qu’il était un modeste restaurateur, un honnête citoyen soucieux du désarmement nucléaire, de la survie des baleines, des valeurs de l’Europe, toute cette merde qui aurait normalement dû être les soucis des gens de tous les jours, lesquels en réalité, s’en foutaient complétement. »

Quant à l’écriture elle est toujours aussi riche, son rythme adapté à chaque épisode, et même à chaque pensée, chaque situation : « Il ne s’est rien passé. Rien qu’on ne lui ait déjà infligé souvent : lui voler ce qu’on peut voler à quelqu’un, lui enlever ce qu’il est, pas ce qu’il a. Le détruire morceau par morceau. Depuis l’enfance, depuis le fauteuil de son grand-père, depuis le silence de sa mère, depuis la lâcheté de son père. »

Anne-Marie Boisson 
(11/02/19)    



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Noir & polar








Actes Noirs
(Janvier 2019)
448 pages - 23


Traduit de l'espagnol par
Claude BLETON










Víctor del Árbol

est né à Barcelone en 1968. Après avoir étudié l'Histoire, il a travaillé dans les services de police de la communauté autonome de Catalogne. En France, son œuvre est publiée chez Actes Sud dans la collection Actes Noirs.


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