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Hubert LAMBERT


Le feuilleton


Étrange et déroutant, ce livre est l’œuvre d’un narrateur qui n’a pas le droit d’écrire. Hubert Lambert est lecteur de manuscrits et photographe dans une petite maison d’édition parisienne dirigée par deux « patronnes » très autoritaires.
« Non Hubert, non ; on veut bien de toi comme lecteur, tu nous diras ce qui est bien et ce qui n'est pas bien, tu trancheras dans le vif ; mais comme auteur non, Hubert, non, on ne veut pas de toi. Pour ça, t'iras voir ailleurs. Tu délires trop, tu vas trop à droite, à gauche, tu perds le fil de ton discours. Toi, tu écriras aux auteurs, on compte sur toi pour ce boulot, tu sauras très bien noyer le poisson quand il s'agira de refuser un manuscrit. C'est là ton talent, mais ce n'est pas un talent d'écrivain. »

Il occupe « un tout petit bureau, aménagé au 5e et dernier étage (sans compter l'étage des chambres de bonnes) dans un appartement aussi cossu que l'immeuble. […] Un réduit qu'une seule fenêtre éclaire et dont l'air raréfié semble avoir été corrompu par des générations de lecteurs, tout entier absorbés à raturer, biffer, corriger, critiquer, enterrer. »
Parmi les documents poussiéreux qui occupent les étagères de son bureau, il trouve les numéros d’une revue créée en 1925 par Jean Les Pins et Roger de Montégon, deux auteurs qui vont devenir ses amis imaginaires.

Petit clin d’œil au fantastique ou à l’Oulipo, on trouve un exemple de littérature par anticipation. En effet, Hubert Lambert a l’impression de retrouver sa vie dans un feuilleton  écrit près d’un siècle plus tôt pas ses deux amis. « C'est comme s'ils m'avaient connu avant que je n'existe, comme s'ils m'avaient prévu, anticipé. Roger (car c'est Roger qui a écrit le feuilleton – A1-42, Parque Moderne) est mon auteur, mon père, mon ami, et je prolonge son œuvre en vivant. »

Comme Hubert se plaint de ne pas recevoir suffisamment de manuscrits pour en découvrir certains publiables, les éditrices lui proposent de travailler à mi-temps à la poste. « Dès que tu verras des enveloppes qui seraient susceptibles de contenir des manuscrits, tu les subtiliseras et tu les porteras dans ton repaire où tu pourras enfin te livrer à ton travail. »
Il refuse fermement et préférerait écrire les textes lui-même, qu’il leur présenterait sous d’autres noms. Mais les éditrices sont intransigeantes : pas question qu’il écrive !

Et ainsi, de chapitre en chapitre, ou plutôt d’épisode en épisode puisqu’il s’agit d’un feuilleton, nous assistons à la construction de ce roman qui n’en est pas un par un auteur qui n’écrit pas.

Les aventures et les rebondissements ne manquent pas car Hubert Lambert n’est jamais à court d’idées pour sortir de son cagibi.
Il va à la bibliothèque chercher des informations sur tous les Lambert référencés dans les catalogues ; il se promène dans les rues pour photographier des lieux improbables sur les traces de ses amis imaginaires et glisse les clichés en tout petit format dans son feuilleton en espérant que les éditrices ne les verront pas ; il répond aux courriers qu’il reçoit sur le site de la maison d’édition…

Bref, il s’occupe et il écrit, mais en cachette, sans en avoir l’air, et le résultat est assez réjouissant. Une curiosité qui mérite le détour.

Serge Cabrol 
(08/07/19)    



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Le Lampadaire

144 pages - 11