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Guillaume GUÉRAUD


Vorace


« Le chien errait dans la grande propriété du maraîcher [...] Seul Léo avait réussi à le caresser. [...]
– Tu es plus doué pour apprivoiser les animaux que les cerises ! avait commenté le maraîcher.
– Comment il s’appelle ? lui avait demandé Léo.
– J’en sais rien. Moi je l’appelle Tchekhov. Parce que ça fait des jours qu’il traîne dans la cerisaie.
Shake of ? C’est de l’anglais ?
– Non. Tchekhov, le dramaturge russe qui a écrit La Cerisaie.
Ça n’évoquait rien pour Léo, il n’avait jamais lu un livre en entier, mais il avait continué à l’appeler comme ça. Tchekhov ressemblait vaguement au chien de La Belle et le Clochard qu’il avait pu voir quand il était petit. En moins fier. Et plus farouche. »
 
Le duo dont l’aventure nous est ici racontée se rencontre donc dans le Roussillon dès les premières pages. Un chien perdu, bâtard d’environ trois ans, et un orphelin de dix-sept ans qui a fugué d’un foyer du sud pour gagner la capitale, embauché ici et là sur la route à la journée. Une fois à Paris il fera la manche protégé des skins et des violences de la rue par Tchekhov qui sait grogner et impressionner son monde dès qu’un danger semble menacer son maître. C’est l’été et le garçon trouve une place en squat avec de jeunes étudiants débrouillards et alternatifs qui l’accueillent avec Tchekhov les bras ouverts. Ils retourneront chez papa-maman dès les premiers froids. Avec quelques pots d’herbe discrètement placée derrières les vieilles tombes du fond mal entretenues au cimetière du Père Lachaise, il parvient à les nourrir tous deux une fois par jour. 

En Septembre, lors de la sortie du soir avec son chien, Léo assiste à un étrange événement. Une bulle floue et informe a traversé la vitrine d’une animalerie sur le quai et y a aspiré, englouti, toutes les bêtes présentes, à plumes et à poils, avant de disparaître comme elle était venue. Quand le fait divers éclate et s’étale dans la presse, il se sent en devoir de témoigner le lendemain de ce qu’il est le seul à avoir vu, le propriétaire de la boutique n’ayant pu que constater les faits a posteriori. Les flics se moquent du délire de ce gamin des rues mais la lieutenante Scappa, chargée de l’enquête depuis la disparition en masse des chats du quartier de La Villette, note consciencieusement sa déclaration. Bientôt le rythme des disparitions s’accélère. Après les animaux de compagnie ce que les journalistes ont nommé La Bête, à défaut que quelqu’un parvienne à l’identifier, s’attaque dorénavant aux humains (bébés, enfants, puis adultes) à l’unité sans que le moindre témoin autre que Léo ne parvienne à distinguer quoi que ce soit de cet agresseur qui fait disparaître ses victimes comme par magie en un instant. La police, sur les dents, s’interroge sur la présence de Léo à plusieurs occasions sur les lieux des drames et verrait bien Tchekhov en dévoreur de bébés... Le premier réflexe des autorités est d’accuser le terrorisme et celui de la presse d’exploiter une vision sensationnelle et apocalyptique de la situation, évoquant Godzilla ou les Aliens, pour augmenter leur tirage. La panique gagne la population. Certains croyant à une punition divine se réfugient dans les églises pour prier quand d’autres évoquent une catastrophe environnementale. Scappa, imperturbable, continue son enquête en lien avec Léo et suit avec obstination son intuition.

Devant le commissariat, Léo a rencontré il y a peu la belle Cosmina, une jeune Roumaine de seize ans, vivant en France avec ses parents, ses deux grand frères plus un petit de deux ans. Elle a été arrêtée pour vol de portables mais relâchée après confiscation de ceux-ci avec une simple mise en garde. L’adolescent intimidé en est immédiatement tombé raide dingue amoureux.  Depuis ils ne se quittent plus.

La Bête, pendant cette découverte réciproque de l’amour des deux tourtereaux, continue ses ravages en « gommant proprement »  un groupe de touristes au pied de la tour Eiffel, une mosquée, un grand magasin, la tour de bureaux de Total à La Défense, un RER, les deux équipes de foot et leurs supporters lors d’un match au Stade de France à St Denis, Euro-Disney, le gouvernement en place… Ces disparitions en masse de plus en plus tragiques, par leur répétition chaque jour et même plusieurs fois par jour, par l’incroyable mobilité de La Bête d’un coin à l’autre de la région parisienne, par l’invisibilité de leur auteur agissant sans la moindre logique de façon totalement imprévisible et avec un appétit que rien ne semble pouvoir satisfaire, occupe tous les esprits. Pendant ce temps, Giovanna Scappa, s’appuyant sur les visions de Léo confirmées ensuite par des pellicules argentiques présentes au BHV lors d’un des « copieux repas » de La Bête, oriente son enquête en conséquence. Elle réunit autour d’elle une équipe de spécialistes du CNRS en biologie moléculaire, en physique nucléaire et en rayonnement électromagnétique à laquelle s’est joint un astrophysicien russe, pour fouiller la piste des « ondes gravitationnelles traversant la matière » dégagées par le monstre en action. Les militaires de leur côté prennent les armes et surveillent les lieux stratégiques comme les aéroports tandis que « les forces spéciales ont dû ajouter l’adjectif  indestructible pour qualifier la créature dans leur dossier »...  

          Un tiers enquête policière, un tiers roman d’amour, un tiers roman catastrophe, ce roman réussit son challenge sur tous les tableaux.
Le domaine des forces régulatrices de la société chargées de sa sauvegarde est présent ici dans toutes ses composantes, policières, militaires et politiques. Mais le seul personnage qui émerge vraiment dans cette affaire est Giovanna Scappa, ancienne agent des Stup mise au placard et chargée de l’enquête initiale sur la disparition des chats dans Paris. Elle s’avérera rapidement la plus maline, la plus obstinée et la plus humaine dans cette histoire. Est-ce un hasard si elle est la seule à prendre en considération le témoignage de Léo et que Tchekhov prompt à montrer les dents accepte ses caresses ? Les collègues autour d’elle sont de sinistres cons, au mieux des imbéciles insignifiants. Les militaires qui reprendront la main imbus de leur puissance et de leur savoir-faire ont l’air ridicule des soldats d’opérette d’autrefois et de films comiques d’aujourd’hui. Quant aux politiques, c’est à un épisode des Guignols qu’ils nous invitent avant de disparaître à leur tour.
L’histoire de ce premier amour partagé est belle comme un conte. Léo, cet orphelin au lourd passé laissé dans l’ombre, ce vagabond dont le seul vrai compagnon est un chien abandonné, a tous les atouts pour faciliter l’identification des jeunes lecteurs. C’est de plus un vrai héros puisqu’il possède le pouvoir de voir ce qu’aucun autre ne voit, sans être pour autant un super-héros  inaccessible puisqu’il ne peut rien faire face aux scènes tragiques qui se déroulent sous ses yeux. Ce n’est donc pas pour cette singularité qu’il acquiert la sympathie mais par sa simplicité, son énergie, sa probité, son affection pour son chien puis son amour pour Cosmina. C’est un gentil garçon presque ordinaire qui vit des événements extraordinaires dont le lecteur comprend vite qu’étrangement protégé par une force supérieure il en sortira toujours indemne. Tout cela ne peut que donner envie aux ados de se glisser dans sa peau ou de l’avoir pour copain. Cosmina, rayonnante, délurée et fine vient en  miroir lui donner la réplique. Flanquée pour sa part d’une famille soudée avec deux parents et trois autres enfants le rapprochement se fait entre eux par la marginalité due au parcours migratoire des siens et la précarité qui les caractérise l’un et l’autre. Stigmatisée pour ses origines roumaines, la belle et vive adolescente est aussi éprise de liberté que Léo. Tous deux hors du jeu social mais prêts à croquer la vie sans peur et à pleines dents semblaient destinés à se rencontrer et à trouver ensemble le bonheur.
La Bête qui ravage la capitale puis tente d’étendre son périmètre d’action après avoir transformé la capitale en ville fantôme incarne tout à la fois la catastrophe économique, sociale et écologique qui plane sur nos têtes. Et le film d’horreur est d’autant plus efficace que le monstre est invisible, sa puissance exponentielle et qu’il gardera en cent soixante pages tout son mystère. Rien ne semble pouvoir arrêter ce nuage électromagnétique destructeurqui prospère sur ce terreau de haine, de peur, de cupidité et d’égocentrisme stupide qui lui est offert par la population qu’il affole. La tornade apocalyptique semble s’abattre sur tous sans discernement et sans pitié, parvenant à faire trembler le lecteur autant que ses victimes potentielles. Cependant certains, pas les puissants mais les petits sans argent et sans grade, les humbles, les naïfs, les rêveurs, les oubliés, les rejetés, semblent parfois être miraculeusement épargnés de l’aspiration fatale sans bien savoir pourquoi. Parmi les rescapés se trouvent des clochards, des enfants qui jouent, un couple de vieux qui se sourient avec tendresse, un homme noir flanqué d’un enfant blond qui dessine un lion, une vieille Gitane jouant les châtelaines une coupe de champagne à la main, un ouvrier en bleu de travail qui contemple la cheminée éteinte de son usine en souriant, une famille syrienne qui chante avec entrain, de jeunes amoureux pleins de promesses, et bien-sûr Léo, Cosmina et Tchekhov, le fidèle compagnon, qui en émouvra plus d’un.

L’humour et la tendresse sont bien évidemment toujours au rendez-vous et si l’auteur profite de son récit pour régler au passage quelques comptes avec le néolibéralisme, les politiques, les banques, les journalistes, les militaires, la religion et la surconsommation, le roman jamais ne tourne au pamphlet ou au discours moralisateur. Seules certaines scènes, comme celle où la population paniquée venue dans les magasins d’alimentation faire des réserves en vient à se battre de peur de manquer au plus fort des attaques de La bête, illustrent dans le mouvement même de l’action le mal qui déjà nous mine.
La fin du roman, résolument positive et optimiste est une surprise. Même s’il est d’usage en littérature et au cinéma qu’après l’apocalypse les héros survivent, Guillaume Guéraud nous en offre une variante assez originale. Ce sont ici les invisibles, les anciens exclus mais surtout la génération de Léo et Cosmina qui aura collectivement à bâtir un monde meilleur sur les ruines en tirant les enseignements du passé qui s’imposent. Comme une tentative de l’auteur de responsabiliser la génération des lecteurs auxquels il s’adresse (ces futurs "jeunes électeurs" qui ont trop souvent tendance à bouder les urnes ou l’action politique et publique) quand l’avenir ne peut se jouer sans eux. 

Comme d’habitude Guillaume Guéraud excelle à prendre les atours de la littérature de genre pour dépeindre notre société et alerter les adolescents sur ses travers en jouant du gag autant que de l’émotion. Le récit, haletant, marqué par une violence plus cinématographique que réelle, devrait captiver, faire frémir, émouvoir et distraire les adolescents en laissant à leur imaginaire le soin de donner à La Bête, avec ou sans ces effets spéciaux dont ils sont nourris depuis l’enfance, la forme électromagnétique, aveugle et féroce qui lui convient. À offrir aux plus de treize ans pour un succès assuré.

Dominique Baillon-Lalande 
(23/08/19)    



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Jeunesse






Guillaume GUÉRAUD, Vorace
Le Rouergue

Collection Épik
(Août 2019)
160 pages - 12,50















Guillaume Guéraud,
né à Bordeaux en 1972,
est l'auteur d'une quarantaine de livres, surtout pour la jeunesse.



Bio-bibliographie sur
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