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Henri-Fréderic BLANC

Merde à Shakespeare



Lors d’une conférence sur Shakespeare donnée dans une petite ville de province, un vieil acteur  amer et aigri par l’insuccès décide de se lâcher. Sur fond de frustrations personnelles et de règlement de compte, il déboulonne alors méthodiquement et avec énergie le mythe attaché au  dramaturge anglais qu’il présente comme un mystificateur, un vulgaire histrion et un plagiaire sans scrupule. « Shakespeare se révélant un parfait produit anglais : inusable, réversible [...] accommodable comme le rosbif à toutes les sauces [...] et pouvant servir n’importe quelle cause, rien n’empêche de faire de Hamlet un transsexuel ou un cas social, d’Othello un bipolaire alcoolique, du roi Lear un Alzheimer ou un président américain. ». « Tout condamné à Shakespeare finit par aimer Shakespeare. Syndrome du hamburger : plus on en voit, plus on en a envie. Résultat c’est le hamburger qui nous bouffe. » « Tenez, ma nièce [...] s’imaginait que Shakespeare est l’inventeur de la tête de mort. À cause du fameux nez à nez d’Hamlet avec le crâne de Yorick [...] Occasion pour Hamlet de nous apprendre que nous sommes mortels, merci de l’information. [...] Le crâne que voici est le crâne unique, authentique et véritable de William Shakespeare. Le British Museum l’a mis exceptionnellement à ma disposition pour cette conférence. [...] Il n’a rien de remarquable, comme vous pourrez le constater. »  

Face au parterre clairsemé, le conférencier digresse, s’égare, et transforme la conférence sérieuse commandée  sur Shakespeare en une semi-confession où ses rancœurs personnelles, ses déceptions transparaissent de plus en plus nettement dans son délire. Emporté par son cabotinage, l’accusateur en vient même à basculer parfois dans le numéro de clown, oubliant momentanément sous le feu des regards son sujet et sa colère. La passion, elle, transpire sous tous ses masques. Avec lyrisme et émotion, l’acteur ne cesse dans les moments d’émotion comme ceux de colère de déclarer sa flamme à cet art ingrat du théâtre, cet amour de toute une vie, de ses jeunes années à sa vieillesse, toujours vif mais fort mal récompensé. Le jeu d’attraction-répulsion à l’œuvre dans cette relation à sens unique marquée par l’échec et la non-reconnaissance publique de l’acteur, en devient par son désespoir presque shakespearien tandis que, par son intensité théâtrale, il crée une tension et un mouvement apte à réveiller les plus somnolants de son auditoire ou des lecteurs. « Le théâtre ! Merveilleux réservoir de songes. Loin de nous endormir il nous ouvre les yeux ! Une bombe d’utopies. La locomotive du rêve qui nous propulse dans l’irréel pour tester le matériel ! [...] faire un pied de nez à l’abîme ! » «Ne reste plus pour être à la page que l’absurde et le ridicule, les seuls absolus modernes. » « File un mauvais coton le théâtre, c’est moi qui vous le dis ! Part en couille, tombe en quenouille ! Si pourri est ce fruit qu’il n’abrite plus que des vers qui le rongent... Non, madame, partir en couille n’a rien d’une grossièreté s’il n’est fait état que d’une seule couille, l’Académie est formelle sur ce point, l’indécence débute à la deuxième couille. »

Enfin, investi tout entier par sa fougue passionnelle et ses souvenirs, l’acteur glisse du jeu à la séance pédagogique à destination des jeunes acteurs, abordant le métier à travers sa pratique personnelle et explorant de l’intérieur cette relation sur scène du comédien au texte, du texte à la scène et de la représentation au spectateur, qui fonde l’art théâtral. « Faites rire de vos pleurs et pleurer de votre rire. » « Refrénez votre cheval, le public ressentira davantage sa puissance. Ne le domptez pas trop quand même, un acteur est une espèce sauvage. Le sublime n’allez pas le chercher dans les astres mais dans vos entrailles [...] Réglez vos gestes sur vos mots et vos mots sur vos gestes, parlez juste, n’extravaguez pas [...] La grandiloquence n’est point l’élévation, les grands airs ne font pas la noblesse. »  Dans ces passages où l’expérience se fait partage, la drôlerie s’efface pour laisser place à une belle émotion.

Plus qu’une conférence sur le dramaturge, la pièce traite du théâtre en trois cercles concentriques : l’univers shakespearien, celui de l’acteur raté et en contrechamp celui de l’auteur de théâtre qu’est aussi Henri-Frédéric Blanc plus connu du public comme romancier de façon éminemment théâtrale.
Aux confins de l’amour, la déraison et la fureur, ce monologue drôle et délirant joue sur l’accumulation des mots, les réparties fulgurantes ou burlesques pour explorer le domaine de la représentation, de l’artiste et de la création sur un ton aussi doctoral qu’intime, toujours dans l’excès, à travers un vieil acteur-narrateur aussi trivial qu’émouvant, passionné qu’atrabilaire, percutant qu’égaré par ses frustrations, qui joue peut-être là son dernier et plus beau rôle.

Une ode au théâtre décalée, rageuse et iconoclaste qu’à la lecture on se plaît déjà à imaginer sur scène incarné par des comédiens comme François Morel ou Denis Podalydès. Jouissif !

« Avant la représentation, n’oubliez pas d’éteindre votre détecteur de néant ! »

Dominique Baillon-Lalande 
(20/03/19)    



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Lectures








L'atinoir
(Janvier 2019)
62 pages - 10











Henri-Frédéric Blanc,
né en 1954 à Marseille, poète, romancier, dramaturge, nouvelliste
et pamphlétaire, a déjà publié plus d’une
trentaine d’ouvrages.


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