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Isabelle JARRY


In Paradisum



Le décès violent et mystérieux de Clarisse et Pierre Horubel dans leur résidence secondaire de Normandie où ils passaient depuis la retraite une partie de l’année laisse leurs trois enfants déjà adultes aussi perplexes qu’éplorés.
L’aînée, Céliane, sans enfant et encore célibataire malgré de brèves tentatives de vie en couple, adore son métier d’enseignante en architecture à l’université et sa vie professionnelle prend aujourd’hui toute la place. Seule constante dans sa vie affective, la correspondance électronique assidue et intime avec un collègue de Marseille qu’elle ne voit qu’une ou deux fois par an sur Paris qu’elle entretient depuis plusieurs années.  Depuis trois ans elle assume en parallèle à ses cours le rôle de chef de projet pour la concrétisation d’une « maison flottante » imaginée par un groupe de travail réunissant plusieurs de ses étudiants. Sa pratique de l’aviron lui a fait quitter la capitale pour une commune des Yvelines en bord de Seine pour se rapprocher de l’eau et de la nature. « Faire les choses quand elles se présentaient à elle ne lui avait jamais paru une nécessité, en particulier parce que sa fierté lui faisait croire qu’elle déciderait d’elle-même quand ce serait le moment. Ainsi avait-elle laissé passer bien des occasions dans divers domaines, ceux de l’amitié, de la vie sociale, des voyages, des plaisirs ou même de l’amour. Céliane voulait croire qu’elle avait le temps. […] Aujourd’hui sa vie lui paraissait comme un champ laissé à l’abandon par un paysan qui aurait oublié de labourer, de semer et de récolter. Elle était comme handicapée, rongée par le travail et incapable de se tourner vers autre chose. »
Camille, mariée et mère de trois enfants, travaille à temps partiel comme conseillère scientifique dans une revue spécialisée. Elle tient en complément un blog de vulgarisation qu’elle veut « abordable et souvent drôle ».  Depuis deux ans, elle se distrait de la routine conjugale et d’un mari proche de ses enfants mais pour lequel elle est devenue transparente avec une liaison sexuellement intense. C’est une femme efficace et organisée mais pleine de questions. Elle est animée par un exceptionnel appétit de vie. 
Thomas, unique garçon de la fratrie et très proche de sa mère, est diplômé d’une bonne école de commerce. Il a très vite trouvé un emploi de directeur commercial, s’est marié, a acheté un bel appartement et eu deux enfants.  Pour lui « Tout était prévu, contrôlé, attendu. Il n’envisageait pas que l’on pût chercher autre chose que la réussite professionnelle, une famille unie, une position sociale respectable. » La demande de divorce de sa femme partie avec un autre a suffi à tout faire basculer et ça fait plus d’un an maintenant qu’il est en dépression et ne retrouve pas d’emploi. « Il prenait conscience douloureusement qu’il n’avait jamais songé à envisager d’autres critères d’évaluation, à prendre en compte d’autres paramètres de choix et, même lorsqu’il cherchait à penser différemment alors que presque tout s’était effondré, il reconnaissait dans la terminologie qu’il employait malgré lui l’influence de sa vie professionnelle sur sa vie personnelle, ce langage de compétitivité et de rentabilité qu’il utilisait en parlant de son existence et qu’il ne savait remplacer par d’autres mots plus simples et plus adaptés. » « Il ne comprenait toujours pas où il avait failli. Sans doute  cette blessure d’amour-propre l’aveuglait-elle, l’empêchant de distinguer clairement ce qui relevait de sa personnalité et ce qui ne tenait qu’au contexte et au système lui-même, impitoyable et indifférent aux individus. » Ayant laissé l’appartement à ses enfants, sa femme et son  nouveau compagnon, il est retourné vivre dans l’appartement parisien où il a grandi, temporairement délaissé par ses parents pour la  Normandie.  
Pauline, faute de proposition d’emploi après son doctorat d’anthropologie, a choisi de devenir fleuriste à Paris se spécialisant rapidement dans les compositions originales pour les mariages et les enterrements mais aussi les réceptions d’entreprises ou les colloques. Elle ne l’a jamais regretté. Face au succès, elle y adjoint même quelques années plus tard la création d’une pépinière dans l’Allier pour produire dans les meilleures conditions ses propres fleurs. Pour le peu de vie privée qui lui reste la plus jeune de la famille aux yeux étirés, à la bouche pulpeuse et aux tatouages extravagants, se partage harmonieusement entre trois amants réguliers, Éric, Matthias et Hans.

Chacun tente d’apprivoiser ou de fuir le deuil, tandis qu’ils doivent prendre les dispositions nécessaires  pour l’enterrement, les parents eux-mêmes n’ayant laissé aucune consigne. Faut-il les enterrer à Heurteville ou à Paris ? Voulaient-ils être incinérés ? Avoir un office religieux ? Si les problèmes de cet ordre parviennent bon gré mal gré à être réglés collectivement à la majorité des voix, l’incompréhension et le malaise face à l‘étranglement de la mère et le suicide par arme blanche du père ne parvient que difficilement à se dissiper. Cette mort recèle un mystère que deux d’entre eux semblent souhaiter élucider et les autres vouloir occulter. Crise de folie subite du père ? Fuite de la maladie et refus de la séparation ou de la vieillesse ? Dispute violente ? Toutes les pistes restent ouvertes. « La clé résidait dans la maison d’Heurteville […] il fallait commencer par le lieu du crime, comme dans toutes les enquêtes. [Céliane] avait dévoré assez de romans policiers pour le savoir. » La police de son côté fait autopsier des corps, semble vite abandonner l’hypothèse d’un criminel venu de l’extérieur, lance diverses analyses…
C’est sur une longue lettre d’un Thomas résilient et engagé dans un processus de renaissance optimiste que le livre se referme.  

               Ce livre  foisonnant de 420 pages démarre et repose sur une énigme mais n’est pas un roman policier. De même s’il parle beaucoup d’amour, de couple, de sexe, il n’est pas la collusion de plusieurs histoires sentimentales.Chaque chapitre s’appuie sur un personnage et sa voix intérieure ce qui permet une exploration psychologique, fouillée et profonde des quatre protagonistes dont aucun n’a la primauté. Cela donne de l’épaisseur à tous, nous confronte à des personnalités et des itinéraires variés, à leurs aléas amoureux ou professionnels, permet aux lecteurs de suivre l’évolution de chacun et de mieux comprendre les dissonances ou les accords  qui s’imposent. 
Les personnages captifs de la soudaineté du deuil et se rendant compte qu'ils ne connaissaient pas vraiment ces parents qu'ils croyaient pourtant connaître,  se remettent subtilement en cause et face au choc cherchent un sens à leur vie, leur parcours professionnel et amoureux.
Des scènes de sexe et une grande liberté de parole, de nombreux dialogues lors de réunions décisionnelles organisées par la fratrie dans l’appartement parisien ou sur le lieu du crime mais aussi lors des confidences et discussions faites lors d’un repas, sur l’oreiller ou en voiture par les trois femmes avec leurs amants ou amis nous ouvrent toutes les portes de ces personnages avec lesquels on prend plaisir à cheminer.

Les personnages secondaires comme Jeremy, assistant de Céliane, Luc, amant de Camille,  Matthias et Éric, amants de Pauline, dont nous apprenons peu sur leur réelle personnalité, nous ouvrent les portes sur d’autres réalités extérieures comme les ZEP à travers les doutes d’Éric sur son métier, le poids d’Internet sur les ados et avec Philibert, le fils de Camille, les enfants que l’on aime si fort et que l’on a parfois du mal à comprendre, qui vous surprennent parfois et qui un jour vous quitteront pour faire leur propre vie, sur l’environnement et l’écologie avec Jeremy ou le rapport spirituel à la mort avec Matthias.   
C’est l’humain, les espoirs, la force et la faiblesse des êtres, leurs errances, leurs doutes, les relations inter-individuelles et l’influence du monde extérieur qui plus largement font ici sujet.  Par le biais de l’intime notre société s’y trouve finement observée et questionnée à travers l’univers du travail, de l’argent, de l’urbanisme et du logement, des pratiques funéraires, de l’écologie, de l’école ou de l’éducation parentale et du monde virtuel. La confrontation à la mort qui sert de cadre au roman n’est pas sans déclencher également des questions spirituelles ou philosophiques, notamment chez la plus jeune des filles. « Il faut savoir distinguer le secret du mensonge, de la trahison et de la tromperie. Le secret est un territoire privé, nul n’a le droit d’y entrer par effraction. […] La mort rend toutes recherches inutiles. »
Cette construction chorale portée par une écriture vagabondant en toute liberté entre intériorité et provocation comme : « Il savait toutes les inégalités, injustices et scandaleuses situations, il savait la misère et la pauvreté, les travaux durs et mal payés, les conditions de vie des sans-papiers, des sans-diplômes, des laissés-pour-compte, mais il ne les côtoyait pas, ne les voyait pas. Les trajectoires de ces gens-là ne croisaient jamais la sienne, leurs regards ne rencontraient jamais le sien. Et Thomas ne souhaitait pas que  cela arrivât. Il n’avait pas envie d’avoir honte. » (Thomas)
« – On est embarqués et les règles qui régissent l’avancée du bateau nous dépasse.
– Tu n’es pas obligé d’aider le bateau à se fracasser contre la falaise » (dialogue Thomas/Céliane)
démultiplie le plaisir de la lecture. 

Le roman au titre parfaitement choisi (In paradisum, d’après Wikipédia, est l’incipit d'une hymne latine faisant partie de l'absoute, épisode qui avait traditionnellement sa place à l'issue de l'office catholique des défunts) est riche, subtil et profond. C’est une aventure émotionnelle forte à laquelle Isabelle Jarry nous convie, avec un talent certain. 

Dominique Baillon-Lalande 
(22/05/19)    



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Lectures







Isabelle JARRY, In Paradisum
Gallimard
(Février 2019)
432 pages - 23,50














Isabelle Jarry,
biologiste et écrivain, est l'auteur de nombreux ouvrages : récits, biographies, romans.


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