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Capucine et Simon JOHANNIN

Nino dans la nuit


Nino Paradis, dix-neuf ans et une gueule d’ange, suite à une fête où il a abusé de tout même de violence se retrouve devant le portail de la Légion aux côtés d’hommes venus des quatre coins du monde chercher ici une solde apte à sortir leur famille restée au pays de la misère. Lui ne fuit que les conséquences d’une soirée dont le souvenir est flou mais où il craint d’avoir commis l’irréparable. Si le jeune homme réussit positivement les tests sportifs et psychologiques et assure plutôt bien au tir, la dose de produits illicites trouvés dans son urine lors de la visite médicale le fait finalement éjecter. Quand il reviendra dans l’appartement délabré au loyer prohibitif où il vit avec Lale, la femme dont il est éperdument amoureux, il apprendra qu’il n’y a eu ni blessures graves ni plainte, qu’il s’est affolé bêtement et qu’il est passé à deux doigts de commettre la plus grosse bêtise de sa vie pour rien.

La vie reprend donc avec les galères au jour le jour de ceux qui tentent de survivre sans argent dans la capitale entre petits boulots à l’heure, rudes, vexatoires et payés au lance-pierre, magouilles, vols en supermarchés, visite nocturnes des poubelles et petits trafics en tout genre le jour. « J’y vois des hommes boire debout des canettes trop froides en hiver et tièdes en été. Je connais mes gammes aussi, j’ai fait toutes les couleurs, navigator, maximator, verte, rouge, noire etc. Que de la merde. Du mauvais jus pour casser l’esprit pauvre une fois le corps pourri par le travail ou la zone. Les quatre-vingt-trois centimes de l’étiquette et les huit degrés de la canette appellent les malheureux et les autres qui veulent se biturer pour pas cher. » Les patrons escrocs pullulent et les deux tourtereaux frôlent l’expulsion de leur taudis pour loyers impayés. Nino est inquiet : « J’ai pas besoin de prier le ciel pour savoir que nous ça ira, j’ai besoin de prier pour tout le reste [...] Je sais que tu m’aimes. Ce que je sais pas c’est vers quoi on va tous les deux. Comment ça va se passer, avec quoi on va vivre. » Heureusement il y a la nuit et ses fêtes délirantes entre amis pour oublier qu’on est traité comme du bétail et retrouver un peu de joie. Mais quand il voit sa tendre Lale dépérir, il décide pour subvenir à leurs besoins et ainsi la protéger de passer à la vitesse supérieure. Il s’engagera comme mule auprès de gros trafiquants, assurant des transports à risques donc plus lucratifs. Sa physionomie de jeune petit blanc bien élevé qui peut lui permettre s’il est un peu malin d’échapper aux contrôles constitue un atout non négligeable.

Une rencontre enfin pourrait  tout changer, celle d’un fils à papa croisé en Belgique qui débute comme réalisateur. Il vient tourner ses premiers films publicitaires à Paris pour des vêtements de luxe et pense immédiatement au beau gosse atypique. De quoi toucher en une journée plus qu’en une année de jobs harassants. Mais si à sa surprise il s’avère très photogénique et que les petits contrats s’enchaînent plusieurs mois, si les Chinois semblent conquis par sa petite gueule, sa silhouette et sa présence et en redemandent régulièrement, sa personnalité et son désintérêt pour ce monde superficiel du luxe et de fric qu’il ne cherche même pas à masquer l’empêche de s’y intégrer vraiment. Les fêtes organisées dans de riches demeures, si la drogue y circule plus largement encore que dans la cité, n’ont ni le goût ni la chaleur réconfortante de celles plus simples passées en toute liberté avec ceux qu’il aime. Cette opportunité formidable et inespérée qui lui permet de régler ses dettes et se remettre à flot pour un bon moment, si elle est de courte durée, l’a cependant mûri et lui a donné un peu d’assurance. Un superbe saphir monté en bague attend même dans sa poche le moment de s’enfiler au doigt de Lale en guise de demande en mariage. L’horizon se présente donc dégagé, apaisé voire joyeux pour lui et sa petite bande, à moins que….

 

      Nino dans la nuit est un roman générationnel qui dit très justement l’angoisse,  la rage et le découragement d’une jeunesse de fait rejetée en périphérie, hors du monde de l’emploi, qui a bien compris qu’il ne lui restait pour survivre qu’à s’abîmer dans des petits boulots à la tâche où il faut abdiquer toute dignité et renoncer à sa santé. Et comme dans cette société tout est affaire d’argent, qu’elle n’accepte en son sein que  des moutons standardisés, robotisés et dociles, ceux qui n’y ont pas place empruntent finalement  les chemins de traverse de l’illégalité certes non sans danger mais seuls aptes à leur ouvrir la porte d’un possible. Puisque la génération précédente, celle de leurs parents leurrés par les promesses du système, s’est malgré ses efforts et son respect des règles elle-même retrouvée jetée  après usage,  épuisée, amère et sans rien y comprendre, les jeunes ont compris la leçon. Dessillés sur les rêves de leurs aînés et lucides sur la loi du profit maximal qui régente tout et dévore les hommes sur son passage, certains font un pas de côté, évitent le choc frontal avec le monstre autant qu’ils refusent de s’y soumettre, se dotent de nouvelles valeurs pour braconner de quoi survivre. Le vol de nourriture n’est de la sorte pour eux plus un délit mais un légitime rééquilibrage, presque une insoumission et une victoire sur l’Ennemi. « Je me fais des courses au quart du prix, je suis le voleur de chevaux des temps modernes et ça me rend aussi heureux que papa quand il pisse sur le pont d’un bateau par temps de pluie. »
Et si dans ce royaume de la nuit qu’ils se sont choisi ils se réunissent régulièrement pour faire la fête et tâter des paradis artificiels  qui procurent l’oubli des humiliations et des angoisses du jour, à côté de la défonce et du plaisir des sens c’est dans la joie d’être ensemble qu’ils se régénèrent avec une fureur de vivre rarement en défaut.
 
Nino, le gamin immature et inconséquent, courageux et généreux, fragile et maladroit, puise aussi sa force dans l’amour absolu qu’il porte à la belle Lale, sa toute jeune compagne venue de Turquie qui casse le nez aux mecs qui la reniflent de trop près mais l’a choisie dès leur première rencontre comme l’élu de son cœur. C’est pour elle avant tout que lui se bat, sans faiblesse et sans états d’âme, laissant la chance parfois faire le reste. Ce que le roman met aussi en avant chez ces jeunes marginaux confrontés à une violence sociale impitoyable, c’est le sens profond de l’amitié et la solidarité qui les unit, les stratégies dont ils usent pour étouffer le désespoir sous les rires, l’obstination et la niaque incroyables qui les habitent et les tiennent debout.

Le jeune couple est entouré de toute une communauté haute en couleur et pleine d’imagination. Si Malik, l’ami de cœur, le frangin et le protecteur y tient une place fondamentale, l’étrange Farfadet et sa fascination pour les pierres, Adam le petit dealer solitaire qui fait crédit, Charlie le livreur à vélo attendrissant, Valentin le grapheur de génie cambrioleur à ses heures non par besoin mais pour l’adrénaline, Boris soucieux du bien-être de sa grand-mère et des autres  petites vieilles de sa maison de retraite, Elodie, Violette y font plus que de la figuration. Ils partagent chacun un épisode des aventures rocambolesques qui lui arrivent et constituent ici sa famille d’adoption.
Dans le clan d’en face, le lecteur découvrira un sergent-chef digne d’un personnage de Kubrick, un logeur peu recommandable façon Thénardier, un cadre de la presse en chasse de proies féminines assez convenu, Adriaan le réalisateur de la jet set et des patrons, petits ou grands mais toujours sans foi ni loi, pour donner la réplique. Les familles sont souvent géographiquement trop éloignées pour interférer vraiment dans le récit (exception brève pour le sympathique père de Nino vivant dans le sud) mais le regard porté sur les parents reste généralement bienveillant. La vraie fracture n’est pas générationnelle et entre "gentils" et "méchants" la frontière s’avère plus fluctuante qu’entre marginaux, moutons et dominants ou pauvres et riches. Dans l’épisode du mannequinat de Nino, un arrière-goût de lutte de classes se fait par exemple nettement sentir. Au fil des observations et remarques des uns et des autres une critique sociale se construit, non sous forme de discours politique mais de façon concrète comme le constat d’une évidence découlant des expériences vécues. Le propos de Nino, quand il dit en faisant ses courses à la supérette : « On va manger quoi ? Des animaux morts, du lait de vache violée, des crevettes pêchées par des esclaves ou du dérivé de tomates italiennes à base du sang de l’ennemi du clan qui tient l’usine. J’ai l’impression que derrière chaque article dans chaque rayon, quelqu’un quelque part s’est fait baiser ou essaye de me la mettre à moi. », en est une parfaite illustration. Le portrait du couple de quadra bourgeois dont Lale garde les enfants est également un moment d’anthologie. 

Capucine Johannin, plasticienne, et Simon qui partage avec elle la passion du cinéma émaillent leur roman d’images et de références cinématographiques. Nino, qui dans son romantisme de jeune homme entretient un rapport assez fictionnel à l’existence, s’appuie ainsi un moment sur Le seigneur des anneaux pour exprimer sa pensée : « Je me sens comme Frodon allongé sur les pentes du volcan au milieu de la lave et qui pense au goût des fraises, j’attends moi aussi complètement niqué qu’un aigle géant débarque pour me ramener au pays. J’ai pas d’autres projets que de plus jamais recevoir d’ordre. » Ce recours aux images, majoritairement surprenantes et sous forme métaphorique, se conjugue très naturellement avec la langue inventive, à la fois crue et poétique, choisie pour ce roman par les auteurs pour sublimer le réel plutôt que d’en livrer une restitution neutre et fidèle. « Je suis mouillé comme un chien qu’on lâche après une conne de volaille dans un marais. Je cours après ma volaille. Le maître monde m’a sifflé pour que je fouille le nez au sol et trouve un peu de quoi justifier ma présence en lui, alors je cavale les baskets trempées dans les crasseries des moteurs. » Les dialogues vifs, acérés et souvent truculents sont à l’unisson.

Tout s’unit pour composer un roman d’amour, d’amitié et social où l’humour, la provocation, la dérision, le goût pour les situations décalées ou improbables, règnent en maîtres pour le plus grand plaisir des lecteurs.
Cette fiction conduite à grande vitesse qui nous ouvre les portes avec pertinence et impertinence, intelligence, drôlerie et sensibilité sur une génération méprisée, instrumentalisée ou rejetée par le système parfois qualifiée de "perdue", "sacrifiée" ou "oubliée",  manifeste une incontestable modernité et devrait conquérir sans peine et à raison un public de jeunes adultes autant que d’adultes confirmés. 

Dominique Baillon-Lalande 
(30/01/19)    



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Allia

(Janvier 2019)
288 pages - 14

















Capucine et Simon Johannin effectuent leurs recherches plastique et littéraire en croisant leurs regards, mais le travail commun s’engage sérieusement autour de L’Été des charognes (Allia, 2017), puisqu’une série de photographies est à l’origine du geste d’écriture. Depuis, l’enchevêtrement des deux univers s’exerce dans la pratique de l’un et de l’autre. (Source Allia)