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Philippe LACOCHE

Mise au vert



C’est la naissance d’un nouvel amour qu’en perpétuel amoureux Philippe Lacoche évoque dans la première partie de cette Mise au vert qui poursuit les aventures de  Pierre Chaunier, anti-héros du Chemin des fugues (Prix des hussards 2018). Le journaliste à l’ancienne qui s’est installé dans le Vaugandy (inutile de chercher cette région sur une carte) suite à un ras-le-bol professionnel et une amère déception amoureuse dans l’opus 1, renouera donc avec l’amour dans l’opus 2, grâce à un  GPS hors d’âge et hors d’usage qu’il cherche à faire réparer sur Amiens où il est venu quelques jours voir ses anciens amis. L’élue s’appelle Patricia, il tombe immédiatement sous son charme, décide en poète d’en faire son Orangée de mars, nom un peu encombrant réduit la plupart du temps à son diminutif « Ore ». C’est une femme d’à peu près son âge, attirante, joyeuse et déterminée, ayant troqué son ancien métier de psychologue pour créer un modeste atelier de restauration des objets du quotidien les plus divers afin d’en prolonger l’usage pour lutter, à sa façon, contre l’hyper-consommation.  L’engouement est réciproque et très vite leur goût commun pour les plaisirs de la vie, leur ouverture aux autres, leur intérêt pour la nature et la littérature feront le reste. Les deux soixantenaires qui rêvent pareillement d’une société plus juste et plus respectueuse des hommes et de l’environnement, n’ont plus de temps à perdre et foncent tête baissée dans une nouvelle vie.

C’est ainsi que cent-quarante pages plus tard (le livre en fait près de quatre cents) le couple décide de s’installer dans une vieille ferme du Vaugandy pour y créer, avec quelques amis, une communauté libertaire en marge de la jungle ultra-libérale. « Un phalanstère coco et libertaire entre Fourrier, Godin, le kolkhose et le sovkhose, Proudhon, Bakounine et Lénine... » où entre élevage raisonné, cultures bio, verger, vigne, pêche et vin, ils devraient arriver à être auto-suffisants.  Les compagnons de route ou de bar comme Jean-Paul, Ulrich, Keith et sa copine Céline, des tronches atypiques, des énergumènes au grand cœur et à la forte gueule chers à Philippe Lacoche le suivront sans hésitation. L’un d’entre eux se prendra même de passion pour les aurochs locaux entreprenant d’en installer à la ferme pour les domestiquer et en préserver la race.
Quand tout est prêt et les caisses vides, ils entreprennent le commerce éthique de leurs produits. Un vieux journaliste d’un grand quotidien du soir, un communiste qui ose dire que « la gauche sans Marx c’est comme un sanglier sans défense » dont la curiosité a été aiguillonnée par des rumeurs, se pointe à la ferme pour faire un article. Le résultat est immédiat : les commandes affluent et le phalanstère engrange les bénéfices en vue d’un projet plus fou encore…
Tandis qu’un mystérieux col blanc sert d’intermédiaire pour racheter contre une vraie fortune la ferme atypique (ce que bien évidemment ils refusent), que l’administration s’en mêle et leur met des bâtons dans les roues, « un climat de contestation de la politique d’austérité du président Tancron battait son plein », « un mouvement de pantalons verts’, fondé par des écologistes d’extrême gauche, voire d’ultra-gauche » grâce aux réseaux sociaux émerge puis se déploie. La révolte gronde dans le Vaugandy et partout en France, les phalanstères se multiplient, un régiment dit des « couilles de thon » est même organisé par les rebelles pour bousculer toute la vieille Europe... 

           Si la première partie de Mise au vert présente tous les ingrédients de la romance moderne tout en annonçant en tapinois les questions sociétales, écologiques et politiques qui se trouveront développées dans la deuxième, cette dernière est d’un tout autre tonneau. Du romantisme on passe à la farce truculente, délirante et d’une démesure assumée qui n’est pas sans nous faire penser au  Gargantua de Rabelais.
Jonglant entre son mythe personnel des années cinquante (résistants, cheminots, communistes, solidarité ouvrière...), ses thèmes récurrents qui apparaissent ici et là à la croisée des chemins de cette folle aventure (amour de la pêche, littérature, alcool, amitiés masculines, musique) et un rêve éveillé revigorant et passablement déjanté qui s’ancre dans l’actualité politique la plus récente (personnage de Raphaël Tancron, occupation des ronds-points par les pantalons verts…), Philippe Lacoche le nostalgique semble ici s’amuser comme un sale môme facétieux pour conjurer la promesse des lendemains qui déchantent à laquelle nous nous trouvons comme lui confrontés journellement au présent, en un magistral pied de nez qui remet la fraternité, la liberté et la liberté à l’ordre du jour.

Dans cette comédie foutraque les situations sont cocasses, les personnages hors du commun et leurs dialogues à la Audiard résolument savoureux, faisant basculer le roman à travers les siècles de Rabelais au Georges Lautner des Tontons flingueurs.

Une épopée burlesque politiquement incorrecte, pleine de santé et d’émotions, à la jubilation communicative, à recommander quand le ciel est trop bas.

Dominique Baillon-Lalande 
(01/11/19)    



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Lectures







Philippe LACOCHE, Mise au vert
Le Rocher

(Septembre 2019)
392 pages - 19







Photo  Arnaud Plancq
Philippe Lacoche

né en 1956 dans l'Aisne, écrivain, journaliste et parolier, a déjà publié
une trentaine de livres.


Bio-bibliographie sur
Wikipédia









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