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Le Minot Tiers


Des miroirs et des alouettes

Voilà un roman original et plein d’humour, étrange par la personnalité (détestable) de son narrateur et la complexité de sa construction.
Le ton aigri du narrateur donne envie de fermer le livre au bout de cinquante pages au lecteur qui ne comprendrait pas combien l’auteur s’amuse à le montrer aussi odieux. Il critique tout et n’aime personne : les universitaires, les fonctionnaires, les écologistes, les militaires, les publicités françaises, la religion… et même le chat du voisin qui « heureusement » meurt étouffé en avalant un oiseau.
Ce qui lui permet d’écrire page 108 : « À ce point du récit, je pense m’être mis à dos toutes les catégories de lecteurs ! » Sauf bien sûr ceux qui ont le sens de l’humour, qui apprécient le second degré et la vraie littérature.
Parce que c’est bien de littérature dont il s’agit ici.

Le narrateur, un policier nouvellement nommé dans une petite ville, est amené à intervenir sur une scène de crime. « Sur le fauteuil qui accompagne le bureau, gît un homme, d'une cinquantaine d'années. Pas de sang, pas de traces d'effraction, pas de traces de lutte, rien que sa tête posée sur le bureau. Le visage serein. Les enquêtes toxicologiques montreront qu'il n'a pas été empoisonné. » L’enquête s’oriente vers une mort naturelle mais le policier n’en est pas convaincu. Il a reçu une lettre anonyme lui indiquant le chemin d’accès à cette maison et la présence d’un cadavre. La lettre a été tapée sur la machine à écrire du défunt trente ans plus tôt mais postée la veille. « La lettre est adressée à mon nom. Pour mon premier jour dans ce service de police judiciaire, je suis gâté. »
Il est même gâté au-delà de ce qu’il imagine car un notaire le convoque trois jours plus tard pour lui indiquer qu’il est l’unique héritier de cet illustre inconnu « qui avait pris toutes les dispositions nécessaires, notamment financières, pour que je puisse conserver l’intégralité de la maison et des biens mobiliers lui étant rattachés ».

Le policier s’installe donc dans cette étrange maison emplie de milliers de livres. « Les ouvrages sont classés par période et par thème. Le XIXe siècle semble occuper une place à part, avec tous les classiques de la littérature française notamment. » Le défunt semblait apprécier aussi les récits d’explorateurs, de l’antiquité jusqu’au XIXe siècle.

Les livres, la lecture, l’écriture, la création et l’imposture vont se trouver au centre de ce roman. Le roman que nous lisons ne serait-il pas, en « réalité » (ironie du terme !),  écrit par le narrateur et les personnages que nous rencontrons ne seraient-ils pas ceux de son roman. Vanessa, la compagne du narrateur, et son chien au tempérament autoritaire sans oublier le chat du voisin mort en avalant un oiseau mais toujours vivant quelques pages plus loin. Bizarre, vous avez dit bizarre… « Aucun lecteur sensé ne croira cette histoire. Moi-même j’ai encore du mal à y croire. »

L’oncle de Vanessa écrivait les romans d’un écrivain célèbre. L’oncle est mort mais en laissant derrière lui une dizaine de manuscrits  non encore publiés. La carrière de l’écrivain célèbre peut donc se poursuivre encore quelque temps. Vanessa aimerait révéler la vérité et mettre fin à la supercherie mais elle craint les conséquences d’un tel acte. Par contre, l’oncle avait aussi laissé trois chapitres d’un manuscrit inachevé qui pourrait intéresser l’éditrice. Vanessa encourage le narrateur à en écrire la suite…

Roman dans le roman, écrivain de l’ombre derrière écrivain célèbre, décès et héritage, logiciel susceptible de démasquer les imposteurs, beaucoup d’ingrédients font penser à un polar mais pas seulement… Roman onirique aussi parce que les rêves du narrateur jouent un rôle important. Roman d’anticipation en outre puisque le logiciel anti-imposture permet de prévoir de quoi parleront les futurs romans d’un auteur. « J'ai déjà fait tourner ce logiciel en reprenant les vingt premiers romans de Jules Verne. Les résultats obtenus sont extraordinaires, comme ses voyages. Le logiciel a été capable de décrire parfaitement dix-sept des vingt autres romans que l'auteur a publiés par la suite : les histoires, les lieux, les personnages, etc. En fait, les auteurs installés, quand bien même chercheraient-ils à écrire dans un autre style, un autre registre, ne disposent pas de tant de liberté. Ils sont formatés, structurés en profondeur, voire, pour certains, déterminés à écrire un type d'histoire. Et l'expérience a fonctionné sur d'autres romanciers. Toujours avec le même pourcentage de réussite. »

Quand on sait que l’auteur a soutenu une thèse sur la géographie et l’imaginaire dans les Voyages Extraordinaires de Jules Verne, on comprend mieux toutes les références à la littérature du XIXe siècle, aux romans de Jules Verne et à ses voyages, à la notion de lieu et de territoire comme cette étrange maison qui se trouve sur une parcelle non cadastrée.

Ce qui semble seulement étonnant ou incroyable, voire irritant, au début du roman se révèle peu à peu comme une vertigineuse mise en abîme, une aventure littéraire hors du commun, proche de la Nouvelle fiction ou de l’Oulipo, pleine de rebondissements, de rêves et d’humour. Une belle réussite pour un premier roman dont la suite (L’oncle de Vanessa) est annoncée pour septembre prochain.

Serge Cabrol 
(29/07/19)    



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La ligne d'erre

(Mai 2019)
200 pages - 13













Le Minot Tiers
est le pseudonyme littéraire de Lionel Dupuy, professeur d’histoire-géographie et de lettres modernes dans un collège qui pratique l’immersion linguistique en occitan et chercheur en géographie à l’Université de Pau.


Lionel Dupuy a publié plusieurs ouvrages autour de Jules Verne aux éditions
La clef d’argent


Lien vers son site universitaire : recherche.univ-pau.fr