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Sergueï LEBEDEV

Les hommes d’août


Tout commence par une saga familiale, quand grand-mère Tania, ancienne traductrice au service du Politizdat (maison d’édition spécialisée de la littérature du parti) forgée à « la religion du silence », donne en secret à son petit-fils son journal manuscrit de trois cents pages. Si celui qui l’avait souvent entrevue courbée sur son cahier quand elle se croyait seule n’en fut pas surpris, sa curiosité en fut néanmoins fort excitée.  Y trouverait-il enfin des renseignements sur son grand-père Mikhail sur lequel la légende familiale avait, à défaut de renseignements, brodé de multiples légendes familiales ? La version officielle fournie par Tania à son fils encore petit et à laquelle elle s’était toujours tenue, était que ce fiancé était radio avant d’être envoyé avec un groupe d’éclaireurs au-delà de la ligne de front allemande pour disparaître sans donner de nouvelles. Son fils sembla s’en satisfaire sans frustration avant de privilégier une fois adulte l’histoire colportée par l’entourage notamment féminin de la famille d’un amour brisé par un homme lâche et volage. Ce fut le seul fils de Tania et celui auquel elle vient de léguer ses mémoires est son seul petit-fils.
Nous sommes à Moscou en 1991, quand suite au putsch tenté par la vieille garde communiste contre le réformateur Gorbatchev, Boris Eltsine, qui dirigeait alors la Maison Blanche (parlement) arrive au pouvoir. Des temps troublés et ambigus où la statue dressée devant le bâtiment qui abritait la Tchéka en hommage à Dzerjinski, le fondateur de la police secrète sous Lénine et symbole de soixante-dix ans de répression, est déboulonnée dans la liesse.  « On partageait alors tous l’impression que le nouveau pays naissait ici et maintenant. Nous y étions déjà, il suffirait d’un petit effort pour nous débarrasser de notre triste et sombre héritage. Il suffirait de dire la vérité sur le passé, et l’erreur ne se reproduirait plus, l’histoire prendrait une voie nouvelle. »  
Si la lecture de ce journal détaillée à propos de la généalogie familiale, la révolution et les guerres sur presque deux siècles d’histoire, des tsars à Staline, a tant séduit son père ravi de cette découverte de ses racines maternelles, lui ne peut s’empêcher de le lire aussi à l’aune du présent qui s’impose à lui avec l’effondrement de l’URSS. De plus, un trouble profond, qui l’amènera d’ailleurs à relire plusieurs fois le manuscrit, en ressort également en creux. Le choix d’une narration presque administrative et factuelle par Tania de toutes ces vies mouvementées, le peu de renseignements fournis par la vieille femme sur son « fiancé », son métier et son existence personnelle, ne crient-ils pas silencieusement la peur et la violence larvée qui ont toujours miné sa patrie ?  Il lui faudra attendre le décès de l’aïeule peu après, pour découvrir en vidant sa bibliothèque d’autres secrets plus significatifs la concernant. Le parallèle entre le sombre héritage de l’Union soviétique sur les siens et celui de grand-mère Tania sur son petit-fils fera la transition avec ce qui suivra.

 

La deuxième partie du livre change de registre. Elle commence avec l’étonnant voyage du narrateur qui, dans le cadre de son emploi auprès d’un réseau d’archéologues qui effectuent divers transferts pour de riches collectionneurs, est mandaté pour transporter une fausse urne funéraire de la Russie à la Pologne pour tester la réactivité des douaniers aux frontières à la vue de son chargement singulier en lien avec de prochaines transactions clandestines. Un périple qui va à sa façon réveiller le fantôme de Mikhael, tandis qu’une étonnante rencontre va lui faire découvrir sa vocation : trouver la trace de personnes disparues et ramener des êtres de l’autre monde pour les familles qui ne peuvent ou ne se sentent pas capables de faire elles-mêmes des recherches mais voudraient pouvoir tourner la page. « Je trouverais d’autres morts, pas les miens. J’arracherais quelques personnes à l’oubli et ce serait un immense labeur qui pèserait dans la balance de la vie. » Son premier client, Kastalski, un vieil homme à la recherche de la vérité sur un père arrêté et déporté au début de la guerre, le conduira contre une somme conséquente au Kazakhstan, qui de 1935 à 1949 avait reçu plus d’un million de déportés puis en Azerbaïdjan. « À cette époque le Kazakhstan était littéralement un autre monde où étaient rassemblés tous ceux que l’on avait effacés de la mémoire collective. Une fosse, un vide, une poche intérieure de l’URSS où l’on cachait tout ce qu’on désirait dissimuler, depuis les zeks (détenus) et les relégués des années 1930, 1940, 1950, jusqu’aux usines top-secrètes et aux polygones à fusées dans les années qui suivirent. »
À partir de là, il arpente les camps de rééducation et les goulags des différentes républiques qui constituaient l'Union à la recherche des fantômes pour ses clients, dans une plongée hallucinée dans l’ex-URSS mais avec une immersion contemporaine dans le présent de son éclatement. « Dans cette masse sanglante, on ne pouvait plus séparer le pur de l’impur, les souffrances vraies des imaginaires. Au sein de cet univers l’URSS existait toujours : une somme de destins brisés, de déportations ayant changé le cours de l’existence pour des peuples entiers, de frontières tracées avec du sang, de biens confisqués et donnés à d’autres ; une somme inimaginable d’injustices réciproques, d’autant plus terrifiante que les rôles changeaient, chacun pouvait être à la fois criminel et victime. »
C’est lors de sa toute première mission d’exploration des contrées dévastées de l'ex-bloc soviétique en plein chaos qu’il rencontrera un ancien militaire d’origine Tartare, nommé Mars, qui lui sauve la vie lors d’une attaque de brigands et que l’on verra réapparaître quelques années plus tard.

Effectivement, dans la troisième partie, avec la guerre en Tchétchénie qui met fin à l’illusion de démocratie dans les ex-républiques soviétiques, Mars réapparaît demandant au « psychothérapeute de l’Histoire » de régler sa dette en mettant son flair et son intuition à sa disposition pour l’aider à pister clandestinement un ennemi du pays. Un glissement du passé au présent, des morts aux vivants, avec un conte horrifique à la lisière du fantastique, halluciné et violent nous plonge alors dans une « chasse au Roi-chien »  en pleine forêt, sur les terres d’une ex-colonie pénitentiaire isolée. Grâce à sa meute de chiens-loups féroce et entraînée, cet ancien militaire à demi-fou y réduit les mendiants, les ivrognes et les chapardeurs qu’il a enlevés dans les villages voisins avec la complaisance de tous, en esclavage. On atteint dans cet épisode un summum de la violence qui, s’il n’était travesti d’une certaine irréalité par son aspect conté, serait absolument insupportable.

Avec la quatrième et dernière partie du livre, le lecteur poursuit ce retour au temps présent mais avec cette fois plus d’intimité. Une jeune femme nommée Anna à la recherche d’un père qui s’est évanoui dans la nature peu de temps après sa naissance, lui rappellera qu’il est aussi un individu capable d’aimer et de vouloir fonder une famille. La machine bien huilée de l’enquêteur fouillant les archives, interrogeant les survivants et flirtant occasionnellement avec les services de renseignements va s’enrayer. Le glissement de la neutralité et de la distance professionnelle au champ sentimental va l’amener à falsifier le rendu de son enquête, une erreur qui pourrait avoir de bien fâcheuses conséquences. 
De plus, depuis la chasse au Roi-chien, le KGB le suit à la trace et le passé familial d’Anna pourrait ne pas arranger les choses. Il sent bien venir les changements politiques et sociétaux qui conjugués à sa nouvelle vie personnelle ne lui permettront bientôt plus l’exercice de ce métier qui l’a si bien nourri en le détruisant de l’intérieur mais qui aujourd’hui les met, elle et lui, en péril. Anna, face à un contrat proposé par un Japonais visiblement peu scrupuleux pour une mission aussi dangereuse que lucrative, lui demande elle-même d’arrêter : « elle craignait que les ténèbres ne me collent aux semelles, que je n’apporte que le malheur dans ma besace, ainsi que cela se passe dans les contes ». Mais comment sortir de ce cercle infernal où il s’est enfermé ? N’est-il pas déjà trop tard pour tout arrêter ? Peut-on tout simplement fuir avec le KGB à ses trousses ?   

               Pour les non spécialistes de l’histoire soviétique dont je suis, des notes en bas de page viennent éclairer les dates, noms propres ou événements dont l’ignorance pourrait nuire à la compréhension du texte. Il n’en reste pas moins que ce roman foisonnant qui nous immerge dans l’histoire de l’URSS puis de l’actuelle Russie, et ce texte protéiforme par son flirt avec des genres littéraires aussi différents que le roman familial, la chronique historique, le récit d’aventure, le fantastique, le conte et le roman policier, n’est pas d’une lecture simple et tranquille.
La forme choisie pour dire la complexité de l’URSS, le chaos de son délitement et celui des anciennes républiques soviétiques ensuite, la falsification de la vérité qui a touché et touche encore les uns et les autres, est particulièrement expressionniste, déstabilisante et fascinante par la tension que l’auteur y distille en permanence.
Certaines scènes particulièrement fortes et marquantes resteront longtemps gravées dans les mémoires comme celle de 1921 où des enfants menacent les adultes de jeter le contenu d’une boîte d’allumettes remplie de poux récupérés sur des malades du typhus pour les détrousser et ainsi assurer leur survie ou celle du Roi-chien.   
Si la nature et les paysages, toujours amplement décrits par l’auteur géologue qui semble particulièrement séduit par les grandes étendues désertiques, tiennent ici une place importante c’est encore de façon paradoxale entre la fascination exercée par la beauté sauvage de ces espaces naturels, la dureté des conditions de vie qui en exclut la présence humaine et l’horreur des événements qui s’y sont déroulés en secret et dans la plus profonde indifférence des pierres, des bêtes et des populations locales à proximité.

Loin de toute analyse psychologique, sociologique ou politique, de toute neutralité documentaire, de tout réalisme et de toute analyse critique ou historique, Sergueï Lebedev ne cherche ici qu’à lever le voile de façon distanciée mais sensible sur l’inavouable enfoui dans la mystification à grande ampleur à l’œuvre en URSS. Ce sont les dégâts que la peur, l’obéissance, le secret, la négation de l’individu au profit du collectif, la désinformation et le manque d’éducation critique ont produits chez des générations de Soviétiques privées de toute liberté et capacité de pensée pour mieux s’en remettre au surnaturel et à l’homme fort en place qu’il y met en relief.  L’accumulation des aventures et la quasi impossibilité de connaître un jour la réalité des faits devant tant d’opacité assombrissent ici le roman au même titre que l’Histoire à laquelle Sergueï Lebedev fait référence. Ce n’est pas l’ombre de Poutine, allusivement et brièvement évoquée dans le roman, qui jouera ici la dissonance.

Le clin d’œil du bandeau de couverture avec les seules bottes restant d’une statue de Staline après son déboulonnage à Budapest en écho à l’épisode de  la place de Loubianka à Moscou où trônait  celle de Dzerjinski, créateur et chef du KGB pendant une cinquantaine d’années avant d’être mis à terre, m’a paru d’autant plus à propos que le fantôme non du sinistre personnage mais de la machine à broyer qu’il avait mise en place flotte constamment dans Les hommes d’août et peut-être encore sur la Russie d’aujourd’hui.

Ce texte inspiré et quasi initiatique est porté par un souffle puissant qui emporte tout sur son passage en ne laissant que des questions et aucune réponse dans son sillage, mais il le fait à hauteur des grands romans russes, avec un goût du délire, de l’irrationnel et des excès qui à travers ses questionnements nous embarque irrésistiblement. Superbe !

Dominique Baillon-Lansade 
(16/12/19)    



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Verdier

(Septembre 2019)
320 pages - 23,50



Traduit du russe par
Luba Jurgenson














Sergueï Lebedev,
né en 1981, géologue et journaliste, vit à Moscou. Les hommes d’août  est son troisième roman
publié chez Verdier.