Retour à l'accueil du site






Anaïs LLOBET

Des hommes couleur de ciel


Oumar et Kirem sont deux frères nés en Tchétchénie pendant la guerre. « Au début je pense que la nuit est pleine d'étoiles filantes mais je sens Oumar trembler et gémir, je suis trop petit pour avoir peur mais je comprends que là-bas dans le quartier où nous vivions avant, les étoiles tuent lorsqu'elles tombent et je me mets à pleurer parce que le bruit se rapproche. » Leur père combattant pour son peuple est mort quand ils étaient jeunes. L’intrusion dans leur foyer de  Makhmoud, le cousin de l’âge d’Oumar depuis toujours combatif et rageur  devenu orphelin, vient compliquer la donne. Le rapport de domination que celui-ci entretient avec Oumar plus faible et de nature plus posée inquiète Taissa, la mère, qui décide aux quatorze ans de son aîné de l’envoyer à La Haye pour poursuivre ses études loin de l’emprise de son cousin.
À ses dix-huit ans, Oumar, parfaitement intégré à la société hollandaise, a son bac en poche et un jeune amant, Hector, avec lequel il pense avoir construit une relation durable. Mais voilà que la famille restée au pays, mère, frère et cousin, débarquent sans préavis à l’aéroport de La Haye pour le rejoindre. Sous l’emprise de la panique, conscient qu’il va devoir avec eux réintégrer le moule de la cellule tchétchène avec ses valeurs et ses traditions aux antipodes de sa vie présente, Oumar rompt avec ses amours et cette vie occidentale qu’il avait adoptée si naturellement. Cela n’empêchera pas Makhmoud, tombé dans la lutte nationaliste et l’intégrisme religieux le plus radical de lui manifester son hostilité, installant une tension latente d’autant plus forte dans le foyer que celui-ci semble avoir profité de son absence pour prendre l’ascendant sur Kirem ne laissant aucune chance aux deux frères de retrouver leur complicité d’autrefois. L’aîné qui en apparence courbe l’échine mène de fait une double vie. La nuit, le sage Oumar de Taissa se transforme en Adam, un jordanien qui se maquille, boit des vodka-orange et ose embrasser des garçons dans l’anonymat et l’obscurité des clubs hollandais. Il reste discret et prudent car il sait qu’être homosexuel vaut la condamnation à mort selon l’islam de Tchétchénie et dans les familles. 
Alissa, la professeur de russe du lycée qui cache soigneusement ses origines tchétchènes a eu les deux frères en cours. Si elle a développé une certaine proximité avec Oumar, cet élève curieux et brillant à l’intégration exemplaire, ses relations avec son jeune frère, un garçon renfermé à la colère muette, provocateur, qui rejette tout en bloc, sont tissées d’agacement et de défiance. Maud, sa collègue et seule amie, une Hollandaise pure jus joyeuse et bienveillante, considère pour sa part ce garçon comme une énigme. La jeune enseignante de russe vit une relation amoureuse en pointillé  avec un jeune Hollandais fan de Poutine qui adore l’exotisme et les qualités d’écoute de sa petite amie sans rien savoir de son histoire. C’est une femme inquiète dont l’obsession est de se fondre dans la société de ce pays d’adoption dont elle a fini par avoir la nationalité.

C’est un midi que tout bascule : un attentat vient d’être commis au lycée où Alissa enseigne le russe. La bombe cachée sous l’une des tables de la cantine à l’heure du repas aurait tué vingt-deux lycéens et deux professeurs. Le pays est sous le choc. Les médias s’emparent du drame. La police fait une déclaration : le coupable serait un des élèves de l’établissement, probablement d’origine tchétchène. Quelques heures plus tard la photo de Kirem, l’auteur présumé de l’attentat en fuite, passe partout en boucle, son frère et Makhmoud suspectés de complicité sont arrêtés et une perquisition a lieu chez l’unique enseignante d’origine tchétchène du lycée. Cela lui vaudra une porte enfoncée, un rapide interrogatoire avant de se trouver réquisitionnée par la police comme interprète. 
Alex, le jeune amant qui la veille de l’attentat avait passé la soirée avec Adam et l’avait retrouvé dans un bar le lendemain midi le jour même du drame est effondré. Quand il voit dans la photo qui passe sur tous les écrans un cliché d’Adam plus jeune, il se fait tout un cinéma, a peur, se sent trahi et même par instant coupable. « Peut-être devait-il courir au commissariat le plus proche pour le dire au policier. Il était l'alibi d'Adam, sa porte de sortie devant ce cauchemar. Mais une peur diffuse, irraisonnable, le maintenait pétrifié dans son lit. Et si Adam était coupable ? Et s'il avait réellement tué ces lycéens ? »
L’enquête suit son cours non sans réserver au lecteur quelques surprises...

L’attentat, point de départ du roman, n’en est pas vraiment le sujet et l’auteure s’attache peu ici à son déroulement, aux victimes et à leurs proches. Ce sur lequel l’écrivaine se focalise c’est l’engrenage qui pu amener le coupable à concevoir et exécuter  un tel massacre. Ceux qu’elle poursuit de la lumière de son projecteur pour tenter d’en saisir la vérité sont Oumar, Kirem et Alissia, ces autres venus de Tchétchénie. Le subterfuge dont Anaïs Llobet use avec cette presque gémellité d’apparence qu’elle crée entre les deux frères que par ailleurs tout oppose, outre son caractère profondément romanesque et  l’opportunité de rebondissement qu’il offre, génère en écho à l’affolement général de la population face à l’attentat, confusion, trouble et doutes chez les protagonistes et le lecteur. Une façon de brouiller les pistes pour maintenir le suspense jusqu’aux toutes dernières lignes.
Alissa, le dernier élément du trio, incarne de façon tout aussi radicale mais dans un sens opposé la question de l’intégration dans ce pays qu’elle a choisi et dont elle a pris la nationalité. Exemptée d’office de toute complicité dans l’attentat mais précipitée par celui-ci des années en arrière dans la violence de la Tchétchénie, elle voit néanmoins en ces circonstances se briser toutes ses tentatives de  fuite et de construction mises en place depuis son arrivée aux Pays-Bas, son assimilation comme ses promesses de couple. La place que la police lui donne dans son enquête, le fait qu’elle soit de fait la plus apte à comprendre les ressorts psychologiques qui régissent Kirem et Oumar, la renvoie aussi brutalement à sa condition première d’exilée. Sans même évoquer la dose de culpabilité qu’en tant qu’enseignantes elle et son amie Maud ressentent. Auraient-elles du voir dans les rédactions demandées en russe et rendues en langue tchétchène par Sirem qu’Alissia avait refusé de lire, dans cette attitude provocatrice que celui-ci affichait en cours et qui les agaçait toutes deux, un appel au secours ? À y regarder de plus près cela leur aurait-il permis de « voir venir » comme le répète à l’envi les médias, voire d’éviter le drame? N’était-il pas déjà trop tard, face à l’impuissance de Maissa, figure de la mère universelle qui espère le meilleur pour ses enfants mais fuit la réalité, à la haine de Makhmoud, l’intégriste transformé par la guerre en machine à tuer qui attise la colère, pour libérer l’adolescent fragilisé du piège qui s’était refermé sur lui ? Dans ce processus d'intégration et de désintégration, Oumar, Kirem et Alissia sont pareillement prisonniers de leur culture et ont été confrontés aux mêmes incompréhensions, aux mêmes peurs et aux mêmes difficultés mais les voies qu’ils ont choisies et ont suivies ensuite, s’avèrent autres. Pourquoi ? 
Derrière cet attentat meurtrier se cachent les traumatismes causés par la guerre, le radicalisme religieux, l’indifférence ou l’intolérance, la question du déracinement et du choc culturel, communs à tant de réfugiés et d’exilés aujourd’hui de par le monde. Les pages où Anaïs Llobet, journaliste pour L’AFP  à Moscou pendant cinq ans avec de nombreuses incursions en  Tchétchénie, évoque la guerre contre la Russie qui a ravagé ce territoire, nourries de son expérience personnelle mais transformées, éclatées à travers le ressenti des divers protagonistes, sont d’une justesse et d’une intensité saisissantes et poignantes.

Autre thème majeur ici, l’homosexualité, qui illustre parfaitement la confrontation inter-culturelle et en accentue la gravité et la clandestinité mystérieuse. La périphrase belle et poétique qui fait titre, Des hommes couleur de ciel, s’avère d’autant plus à propos quand on apprend qu’elle sert aux tchétchènes pour désigner les homosexuels à défaut de mot propre dans leur langue  pour désigner les dépravés qui se livrent à ce crime contre nature interdit par l’islam. 
La question de la quête d’identité transparaît ici sous tous ses aspects en filigrane. Celle des choix faits pour y parvenir aussi. Mais un homosexuel peut-il être lui-même et choisir sa vie quand l’interdit religieux fait planer sur sa tête l’ombre du sabre instrument de la peine de mort ? Comment un adolescent construit jusque-là dans un intégrisme islamique le plus radical qui débarque aux Pays-Bas peut-il dépasser son ressenti premier d’un outrage à sa religion et d’un non-respect de ses valeurs fondatrices confronté à la culture occidentale qu’il découvre ? Comment l’accepter, le comprendre, l’intégrer tout en restant soi et en respectant sa foi ?

La construction du récit où paroles et pensées d’Oumar et d’Alissia s’enchaînent sous la forme de courts chapitres est efficace. Elle imprime à l’enquête qui se déroule sous nos yeux et nous tient en haleine jusqu'à la fin, un rythme digne d’un thriller. Le style simple, presque neutre mais tout en nuances, exclut tout jugement, tout pathos mais aussi toute échappatoire. Sans injonction ni plaidoirie mais avec fermeté  Anaïs Llobet prend par la main son lecteur pour le conduire au plus près des personnages et l’obliger une fois abolie la distance à les entendre, les regarder, les comprendre peut-être, le temps du livre. Quand les médias ressassent sans cesse les informations fournies par la police sur l’odieux massacre délayées dans une rengaine éculée sur les notes de l’émotion et la peur pour mieux faire sensation, l’écrivaine, elle, sans provocation mais sans faux-fuyants, lève le voile sur celui qui dans sa déraison a commis cet acte terrible, impardonnable, et ceux qui involontairement l’y ont peut-être aidé. Et en nous proposant de dépasser nos craintes et nos clichés pour l’accompagner dans cette plongée au plus profond de l’humanité, de l’intimité souffrante de ceux-là mêmes qui, ni anges ni bêtes mais victimes, se sont transformés en bourreau ou en facilitateurs, elle bouscule nos certitudes et nous pousse à nous interroger sur les conflits internes vécus par ceux que l’actualité n’envisage jamais comme des êtres mais comme des flux migratoires, des réfugiés ou des exilés.
À l’heure où la question du rapatriement des Européens ayant rejoint les djihadistes en Syrie se pose, ces points d’interrogation, lancés comme des bouteilles à la mer non pour proposer des solutions préformatées aux problèmes exposés mais simplement pour ouvrir le regard, le cœur et l’esprit de chacun face au dilemme qui se présente, prennent ici toute leur importance.
 
Ce livre est une alerte en forme de coup de poing, un cri puissant, percutant et perturbant qui traverse la nuit pour nous rallier à sa cause : l’écoute, la tolérance et le respect en toute circonstance de tous par tous. À lire absolument 

Dominique Baillon-Lalande 
(28/02/19)    



Retour
Sommaire
Lectures








L'Observatoire

(Janvier 2019)
224 pages - 17













Anaïs LLobet
est journaliste. Des hommes couleur de ciel est son deuxième roman.