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Pascal MANOUKIAN

Le paradoxe d’Anderson


Dans le nord de l’Oise, une région durement touchée par les délocalisations d'entreprises, le chômage et la misère, demeure la famille Boîtier.
« Autour d'Essaimcourt [...] les slogans de haine endeuillent les murs des usines, souhaitent la mort d'Arabes là où on n'en croise aucun. [...] Le plus noir de l'homme est repeint en bleu marine : on n'est plus facho mais patriote, plus raciste mais pour la préférence nationale, plus antisémite mais contre les forces de l'argent. [...] Chaque village conquis s'isole du reste du monde, s'entoure de remparts comme au Moyen Âge. »

Aline Boîtier et son mari Christophe ont dépassé la quarantaine. Leur fille Léa qui se prépare à passer le bac « économique et social » s’initie chaque jour aux notions de « paradoxe d’Anderson », d’« obsolescence des compétences », de « déclassement social », de « destruction créatrice » et apprend que de la marge d'erreur entre nouveaux emplois créés et emplois détruits se nomme « casse marginale ». Quand Aline l’aide à réviser, ces formules abstraites qui mettent en mots la réalité implacable qui les guette tous lui font froid dans le dos. Pour la suite, la jeune fille rêve de voyager au-delà des mers pour aider les populations locales à sortir de la misère. Mathis, 6 ans, fragile et sujet aux convulsions, est à l’âge où on s’invente tout un monde en jouant à Tarzan dans les arbres.
 
Aline est une ouvrière tricoteuse devenue chef d'équipe dans une fabrique textile et Christophe travaille comme contremaître chez Univerre,  une usine spécialisée dans les bouteilles où les fours semblent tourner en permanence pour honorer un carnet de commande bien rempli.
« Personne ne comprend rien aux ouvriers sauf les ouvriers eux-mêmes. Les usines font peur comme les cités. On n'y voit que la crasse, la cadence des chaînes, on n'en retient que le vacarme des machines, le claquement des pointeuses, la fumée des pneus qui brûlent, la violence des piquets de grève et les larmes des licenciés. Pourtant, chaque matin Aline y retrouve ses petits bonheurs, le travail bien fait d'abord et le travail tout court surtout, le café à la cantine, l'art du geste précis et maîtrisé, la complicité de classe et cette énergie qui, malgré la fatigue et les douleurs, court les ateliers. »
Leurs deux salaires ont permis au couple de mettre péniblement de côté de quoi investir dans un petit nid format maison individuelle avec jardin, symbole du bonheur pour toute la famille. Ils s’aiment, tout va bien pour eux et s’il leur faut compter souvent au plus serré, ils parviennent sans trop se priver à rembourser les crédits de la maison et de la voiture. Insouciants et tout à leur bonheur, la vie leur paraît alors prendre les atours de la réussite et du conte qu’ils se racontaient à l’adolescence.   
Bientôt, ils auront de nouveaux voisins. Les anciens propriétaires ont été licenciés et leur maison vendue aux enchères pour une bouchée de pain pour rembourser leurs dettes. « L’acheteur ne s’était pas déplacé, il avait enchéri par téléphone pour ne rien connaître des malheureux responsables de son bonheur. » Pour le moment des Moldaves -des travailleurs détachés explique Léa qui révise son cours- la remettent à neuf au goût des nouveaux propriétaires qui de loin suivent l’avancement des travaux de leur coquette résidence secondaire. La fille Boîtier ne restera pas insensible au charme de leur fils Paul qui prépare le même bac qu’elle.

C’est alors que la crise s’en mêle. Quand les rumeurs de fermeture circulent, Aline qui fabrique chez Wooly des chaussettes depuis son plus jeune âge ne s’en inquiète pas : leur usine fonctionne bien, de nouvelles machines perfectionnées viennent d’être livrées il y a peu et d’autres fabriques environnantes plus fragiles devraient y passer avant eux. Mais un matin l’ouvrière découvre à son arrivée que les machines performantes qu’elle supervise ont toutes été déménagées pendant la nuit, envoyées « en Afrique ou peut-être en Asie, là où s'envolent les machines des usines de la région, laissant les hangars vides de bruit et les ouvriers les mains pleines de gestes qui ne servent plus à rien ». C’est par texto que le lendemain elle apprendra son licenciement.Le ciel lui tombe sur la tête,  la panique et la déprime frappent à la porte. « Il n’y a pas mieux aujourd’hui pour enseigner la géographie aux enfants que de leur apprendre où sont passées les usines de leurs parents », se dit alors l’ouvrière en colère avec la part d’humour qu’elle parvient encore à garder.
Quelques semaines plus tard, c’est sur Univerre que planent des menaces de délocalisation. Quand le syndicat décide de voter la grève puis d’occuper les lieux, Christophe se joint à eux pour défendre l’avenir bien compromis de son usine.
La dégringolade est en marche. « On n’a pas mérité ça », dit Aline sans même entrevoir que « Ça n’a rien avoir avec eux. Les donneurs d’ordre ne savent même pas qu’ils existent. »

Les Boîtier, plus amoureux et soudés que jamais face à ces coups du sort qui pourraient bien les jeter au sol, décident en commun de ne rien dire à leurs enfants pour éviter de les perturber et permettre à Léa de vivre l'année de son bac, un examen qui est pour eux synonyme de promesse d'une autre vie et d'ascenseur social, avec sérénité. Il leur faudra dès lors faire preuve d’une  débordante imagination, de beaucoup d’audace et de trésors d’inventivité pour sauver les apparences et donner le change.
Ensemble, Aline et Christophe s'accrochent, rejettent le découragement, se battent sur le terrain et tentent l’improbable et l’impossible pour enrayer la spirale infernale qui les entraînera au surendettement et à la rue si la chance, la banque ou le rapport de force mené par les syndicats ne les sauvent pas. « Ils sont passés de la classe moyenne au surendettement, rejoignant les statistiques et les 9 millions de pauvres qu'ils regardaient avant, sans trop y prêter attention. »
Avec la fermeture des deux seules usines à proximité, c’est à l’effondrement de tout un monde qu’ils assistent, sans la moindre considération pour leur travail et leur avenir. Léon, dit Staline, le grand-père communiste si proche d’Aline enfant, les avait pourtant alertés : « Les usines ne poussent qu'une fois et n'engraissent que ceux qui les possèdent. »

             La famille est sympathique. Aline, mère de famille et ouvrière affectueuse et courageuse, son mari qui dégage une énergie et un amour pour les siens communicatifs, leur fille Léa déjà à l’âge où on découvre l’amour et rêve de changer le monde et le petit encore dans l’innocence, sont des gens simples qui rêvent de bonheur et se serrent les uns aux autres pour se protéger quand la tempête se lève. Ils nous émeuvent. Mais face au drame de la désindustrialisation et de la violence du capitalisme qui précipitent des familles entières au fond du gouffre, le lecteur sent vite la peur de ne plus y arriver tapie derrière la colère et la désespérance. Et si en souvenir des convictions communistes de Léon l’inflexible Aline ne s'en laisse pas conter, si Christophe s’engage et se bat  auprès des syndicats, si d’autres autour d’eux tentent de résister, tous se devinent déjà condamnés. « Les banquiers, les sociétés de recouvrement, les impôts, EDF » ne les lâcheront pas. Mettre en parallèle les grandes théories de l'économie révisées par Léa pour son bac (dont le paradoxe d'Anderson qui donne son titre à l’ouvrage) et la réalité du terrain est une excellente manière  de d’opposer l’humain (parcours et réalité de la famille Boîtier) à la réalité de la casse industrielle et sociale que l’auteur ne se prive pas de condamner ouvertement. C'est clair, net, sans bavures et implacable.
L’épisode de la sélection des candidats au démarchage à domicile pour placement de produits et la journée de formation proposée aux heureux élus dont Aline aux abois révèlent un monde aussi féroce que celui de l’usine qui se refuse dorénavant à elle.  « La cible ce sont les pauvres et c’est pour ça que vous êtes là. Parce qu’il n’y a pas mieux que d’autres pauvres pour leur fourguer des choses dont ils n’ont pas besoin. » Elle y découvre aussi écœurée, avec la présence d’une fille de collègue à ses côtés dotée d’une licence, que « Plus rien n’est acquis. Plus rien ne protège. Pas même les diplômes. » 

L’ouvrière devra se contenter, sans y croire vraiment, d'accrocher aux branches de l'arbre de Saint Gilles, artifice de la superstition locale, chaussettes, papiers et reliques personnelles pour chasser le mauvais sort et repousser la visite de l'huissier, maître Gaston, qui finira par frapper à leur porte. Et face à la magie de cet arbre à vœux, le burlesque s’invite avec le gang encagoulé « Bonux and Tide » qui braquent de nuit la supérette locale pour garnir leur frigo et distribuer le reste de leur butin aux proches et collègues aussi acculés qu’eux. L’anniversaire à l’américaine chez Picwic du petit Mathis où tous déguisés et masqués profitent d’une fête promotionnelle où le rêve à la Disney est offert pour rien est aussi un grand moment de non-sens et de comédie.
Belle trouvaille aussi que ce fil rouge de l’épisode du célèbre « Jeu des 1000 francs » organisé par France-Inter dont le grand-père fut un héros local en 1973 devenu « Jeu des 1000 euros » quand Léa s’y inscrit à son tour, concrétisant le rêve des humbles qui de façon intergénérationnelle continue contre l’adversité à croire à la possibilité d’un avenir meilleur alors que tout s’effondre autour d’eux. Une réalité aussi amusante que triste, belle et émouvante.

Pascal Manoukian en mettant à nu les rouages du capitalisme qui broie et exclut les petits, en décortiquant consciencieusement en bon journaliste qu’il est le phénomène de la mondialisation et des délocalisations d'usines à travers des personnages dignes et touchants, dépeint parfaitement le fossé qui se creuse entre l’univers du fric, des puissants et du mépris et celui de l'humiliation, l'impuissance et le désespoir des laissés pour compte de cette société impitoyable. Mais le professionnel de l’actualité se double aussi d’un humaniste qui porte un regard plein d’empathie  sur ces victimes de la crise économique et de la casse sociale et d’un militant qui clame ici sa révolte face à l’injustice et l’exploitation cynique des plus faibles. Pour éclaircir un peu le tableau, le personnage de Léa, symbole de la jeune génération, dans sa volonté de comprendre les processus à l’œuvre non pour se faire une place au soleil mais pour construire un monde meilleur, apporte une note d’optimisme. « En fait, la génération Z porte bien son nom. Elle marque la fin d'un cycle. La prochaine recommencera à 0, ou plutôt à A, avec devant elle un immense horizon, vierge, incertain, porteur de tous les espoirs et de tous les dangers », en conclut l’auteur.

Ce roman réaliste au plus proche de la réalité contemporaine qui se déroule sous nos yeux mois par mois ne dédaigne pas au-delà de l’engagement politique de s’aventurer dans la poésie, les sentiments ou le burlesque. L’écriture en est simple, fluide, juste, bienveillante voire empathique et indignée. L’humour et la fantaisie évitent la dérive vers le pathos sans jamais gommer la détresse des protagonistes.
Par l’intermédiaire de cette famille ordinaire et sympathique qui pourrait être nos voisins, nos cousins ou nos proches, ce concentré de vie touchant et révoltant qui frappe à notre porte et que l’on aimerait ne pas voir nous heurte de plein fouet.
Un livre qui incite à la compassion, à la fraternité tout en poussant un cri d’alarme contre cette société capitaliste qui détruit tout par profit. Et on devine entre les lignes qu’au-delà du monde ouvrier ici décrit, cette fiction pourrait bien aussi devenir nôtre. « Une grande partie des infirmières, des professeurs, des artisans, des médecins a déjà les pieds dans l'eau. Plus personne ne se sent au sec. Chacun tremble de devoir renoncer à sa manière de vivre, d'être obligé de sacrifier la scolarité d'un enfant sur deux, de ne plus pouvoir s'occuper dignement de ses parents. La marée monte, inexorablement, inondant les classes moyennes. Les familles réclament désespérément les secours. Elles espèrent des bouées et on leur jette des modes d'emploi pour s'en fabriquer. Chacun doit devenir son propre sauveteur, s'auto-employer, chercher son salut dans l'économie de partage, louer sa voiture, sa perceuse ou son appartement, se « blablacariser », s'« ubériser », se « crowdfundiser » pour pallier la frilosité des patrons et des banques, et, ultime abandon, accepter d'être licencié plus facilement pour espérer être embauché. »
Un roman salutaire et émouvant qui alerte sur les dysfonctionnements qui minent notre société autant qu’il appelle à la résistance.

Dominique Baillon-Lalande 
(29/07/19)   



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Seuil

(Août 2018)
304 pages - 19 €













Pascal Manoukian,
photographe, journaliste, réalisateur, a couvert un grand nombre de conflits. Ancien directeur de l’agence Capa, il se consacre à l’écriture.







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