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Karine MIERMONT

Grace l’intrépide


Elle, c’est Grace, 19 ans, fille aînée vendue par sa mère à la mort du père pour subvenir aux besoins de la fratrie. Elle est nigériane, a été jusqu’à l’équivalent du bac mais son avenir n’est pas fait d’études mais de travail bien rémunéré dans un pays riche. « Son père lui avait dit : tant de gens ont fait le voyage et font vivre leur famille. C’était une habitude et même une tradition au Nigéria au XXe siècle et avant peut-être. » Il lui faut donc partir, emprunter pour cela de l’argent pour les siens et le voyage. Une façon aussi d’éviter par ce départ un mariage forcé. Vendue à un réseau de prostitution organisé sans le savoir, forte de la bénédiction du « chef priest » qui dans une cérémonie vaudou lui fait jurer d’être obéissante et de rembourser sa dette docilement sous peine de déshonorer et condamner toute sa famille, elle suit Madame Ada, la correspondante locale du réseau, une matrone connue du village et respectée de tous. 
Grace a eu de la chance : le voyage via la Libye fut cher et éprouvant mais les intermédiaires ont été fiables et elle a évité l’abandon dans le désert, la vente comme esclave, l’enlèvement par les  islamistes et l’emprisonnement en camp de réfugiés que d’autres ont eu à subir. Elle représentait d’office un capital qu’il fallait amener à bon port pour en tirer les bénéfices escomptés. 
C’est au Bois de Vincennes, à se prostituer, qu’elle s’est retrouvée avec de nombreuses Nigérianes de 14 à 25 ans toutes dotées de prénoms anglais pour les clients. Quand la police interroge ces filles dont la plupart ont des faux papiers elles se taisent, « non parce qu’elles parlent mal le français » mais par devoir. « Devoir se taire, devoir travailler, devoir se vendre pour rembourser puis un jour, au bout de deux ou trois années ou davantage, peut-être, enfin, gagner l’argent espéré quand on est parti du pays, montrer à sa famille qu’on a réussi, qu’on a de l’argent, même si on a honte et qu’on est plus bonne à marier. »

« Le commerce du corps de ces filles représentait une activité florissante, aussi lucrative que le trafic de drogue ou la vente des armes », il avait été évalué pour le Nigeria à 32 milliards par an. « L’exploitation des corps semblait en expansion partout ; en 2015 l’Organisation Internationale du Travail estimait à 21 millions les victimes du travail forcé, dont 5 millions pour la prostitution. »
En dehors du temps passé à vendre leur corps elles sont à l’abri entre Nigérianes dans un appartement collectif dont elles ne sortent pas faute de papiers et d’argent (le fruit de leur labeur se répartissant entre la famille restée au village et l’organisation), surveillées par une ancienne putain du pays habitant l’appartement mitoyen mais à l’abri des dangers extérieurs, bien nourries et soignées le cas échéant. La violence c’est au bois qu’elles y sont parfois confrontées mais les détraqués sont plus rares que les mauvais payeurs…

« Les filles sont là parce qu’il y a un marché. C’est le jeu de l’offre et la demande. [...] Le moteur de ces réseaux est le même que n’importe quelle entreprise : maximiser le profit, obtenir la meilleure rentabilité. [...] Pour les Nigérianes qui ne rapportent pas autant que les femmes d’Europe de l’Est par exemple, le réseau se rémunère aussi sur le logement, la nourriture, le poste, le camion et bien-sûr la dette. » Beaucoup, victimes sans perspectives ayant à peine suivi l’école primaire se droguent pour oublier ou s’abîment dans l’alcool, Grace non. Si toutes fonctionnent par survie en mode automatique « dans un état qui les rend incapables de penser », « qu’elles se constituent un personnage pour survivre et pour sauver la face, ne pas avoir trop honte », elle par éducation a  échappé en partie aux sectes religieuses et leurs omniprésentes associations qui régulent tout à la place de l’État au Nigeria. Elle reste convaincue qu’elle vaut mieux que « la prostitution discount » à cinquante euros la passe et est déterminée à s’en sortir dès que possible. Elle veut apprendre le français pour s’intégrer et rester ici en toute légalité en pratiquant un vrai métier une fois sa dette réglée. Une battante qui cherche à rester « digne dans l’indignité, fière dans l’humilité, gaie dans la tristesse » et garde l’espoir d’un avenir.

Difficile, elle le sait de quitter le milieu mais c’est là que Gabrielle intervient. Une jeune militante qui, avec son association, stationne en minibus près d’elles pour les réconforter, leur fournir du café pour les réchauffer l’hiver ou des préservatifs, leur faire connaître leurs droits et leur trouver des cours de français gratuits. C’est par son intermédiaire que Grace, quand elle ne sera plus redevable à ses esclavagistes, aura le courage de tout arrêter. Les flics n’ont, eux, ni les compétences, ni le désir, ni la mission de gérer l’humain.
Un long cheminement de reconstruction commence : « La vérité, c’est un peu l’avocate qui m’a aidée à la retrouver et à la dire. Le flic, l’avocate, Gabrielle, chacun pose des mots sur ce qu’il voit, mais encore faut-il qu’ils puissent voir, et voir vraiment tout. [...] Or comment dire ce qui ne peut être dit, ce qu’une partie de toi a décidé de cacher à toi-même ? » « Tu as tellement souffert [...] que tu es comme droguée au danger et à la violence. Les médecins appellent ça la dissociation et tes souvenirs oubliés mémoire traumatique. »
C’est à un écrivain ami de Gabrielle habitué du bus de l’association que l’on doit ce récit pas à pas.

Ce livre témoignage entre documentaire et  fiction, terrible certes et révélateur d’un tragique destin collectif est optimisé et humanisé par la personnalité et l’itinéraire singulier de Grace qui, par l’intermédiaire de la lumineuse figure de Gabrielle, trouvera l’énergie et l’aide nécessaire pour changer de vie. C’est elle et son association qui l’aideront à trouver les structures et les personnes (comme l’avocate)  nécessaires pour sortir du piège et enfin pouvoir vivre libre et au grand jour.
Le pathos n’a pas sa place ici et sa reconversion (et je n’en dirai pas plus pour laisser chacun la découvrir) donne une fin optimiste et sympathique à cette sombre histoire. 

Cette histoire accablante, émouvante et forte, sur un sujet que nous connaissons tous sans vraiment en distinguer les rouages, est portée par de beaux personnages dotés d’une conviction sans faille, de courage et d’optimisme.
C’est, à travers Grace, toutes ces destinées d’Afrique ou des pays de l’Est brisées que Karine Miermont nous livre de façon juste, poignante et engagée. C’est aussi ces réseaux mafieux qui vivent de la prostitution qu’elle dénonce et l’extraordinaire travail de terrain mené par les associations qui tentent de soutenir les victimes  auxquelles elle rend un bel hommage.
Une belle histoire de femme, un livre pour ouvrir les yeux, un appel à la lutte et à l’espoir.

Dominique Baillon-Lalande 
(20/02/19)    



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Lectures








Gallimard

(Janvier 2019)
160 pages - 16













Karine Miermont,
longtemps productrice pour la télévision, a quitté l’audiovisuel pour écrire et s’occuper d’une forêt
dans les Vosges.
Grace l’intrépide est
son deuxième livre.