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Shion MIURA

La grande traversée



C’est à suivre l’épopée de la création de La Grande traversée, projet pharaonique d’une quinzaine d’années de réalisation d’un nouveau dictionnaire de langue japonais, que Shion Miura nous  invite.
Tout commence en compagnie d’Araki Kôhei, chef du secteur « dictionnaires » de la maison d'édition Genbu Shobô depuis de longues années. Si, avec son vieux complice le professeur Matsumoto, il a effectué déjà de nombreuses mises à jour de divers ouvrages faisant référence et créé de nouvelles versions thématiques ou dédiées aux plus jeunes, c’est au moment où il doit prendre sa retraite pour s’occuper de son épouse malade que le projet d’un grand dictionnaire lexical en phase avec le monde contemporain qu’il a tant espéré est validé. Si pour ces deux perfectionnistes passionnés qui partout et toujours enquêtent sur les mots et les  expressions qu'ils découvrent au quotidien il n’est pas question d’abandonner ce qui est le véritable couronnement de leur carrière, ils doivent maintenant s’inquiéter de la relève et trouver un remplaçant à Araki pour assurer l’avancée, le suivi, la documentation, l’organisation et la réalisation de cette lourde et longue aventure. C’est Masashi Nishioka, le chargé de relations extérieures avec les nombreux contributeurs et les fournisseurs du service, qui va presque par hasard découvrir cette perle rare, en la personne de Majimé Mitsuya. Le jeune homme de vingt-sept ans, négligé et effacé, travaille déjà dans un autre secteur de la maison d’édition mais, plus à l’aise avec les livres et le rangement qu’avec ses collègues, l’employé atypique y est mal perçu et souvent raillé. Nishioka voyant dans ce spécimen excentrique et sauvage, sévère, organisé et consciencieux jusqu’à l’excès la personne idéale pour s’intégrer dans le service des dictionnaires et y piloter ce projet hors norme sert donc d’entremetteur. Dans les vieux bureaux annexes de Genbu Shobô où le service est hébergé, Madame Sasaki, une employée d’une quarantaine d’années, discrète et efficace dans sa charge d’organisation des documents, est la troisième et dernière employée de cette équipe réduite qu’Araki et l’illustre professeur accompagneront désormais de façon plus distante à raison d’une réunion par semaine.
Nishioka a eu du flair. Ce sera effectivement dans ce service vieillot et cet exercice rigoureux et tatillon que Majimé, comme Araki avant lui, va trouver sa voie, se révéler et épouser la charge de la Grande traversée de façon quasi sacerdotale. 
Alors même que ce nouveau poste lui était juste offert un autre événement viendra chambouler sa vie : le timide mal fagoté qui depuis ses années d'études habitait dans une pension tenue par une vieille dame bienveillante avec son chat Tora pour toute compagnie va faire la connaissance de Kaguya, petite-fille de sa logeuse. La jeune fille déterminée qui a fait de sa passion pour la cuisine son métier a décidé de s’installer chez sa grand-mère pour pouvoir ouvrir son propre restaurant à proximité. Aussi talentueuse que vive et autonome elle est également dotée  d’une grande beauté et le puceau tout tremblant tombe immédiatement sous son charme...

 

         La Grande Traversée, « un bateau pour traverser l’océan des mots », à travers le tableau du service et le récit étape par étape de l’élaboration d’un dictionnaire, est aussi une extraordinaire plongée culturelle dans le Japon d’hier et d’aujourd’hui. Si les différentes phases techniques de la conception à l’impression sont ici décrites avec précision, c’est de façon bien plus sensible, à travers la vie du service et son équipe que le lecteur pénètre vraiment cet univers étrange et singulier. Le livre s’articule en cinq chapitres qui certes suivent chronologiquement le projet éditorial mais en se centrant chacun sur un des personnages de l’équipe, au travail mais aussi dans sa vie privée. Ce n’est qu’avec un équipage efficace et harmonieux que la traversée de l’océan des mots peut se faire sans dommage, mais au-delà de ce collectif la vivacité du roman repose également sur la complémentarité non plus des tâches mais de la personnalité bien définie de chacun. La passion insufflée par Majimé, sérieux, pétri de doutes et pointilleux à l’extrême pourrait vite devenir étouffante si Nishioka ne faisait souffler entre les vieux murs une légèreté facétieuse, un franc-parler et une disponibilité bienveillante qui n’entravent en rien la qualité de son travail, même si (ou peut-être justement parce que) celui-ci contrairement à son chef s’intéresse aux individus plus qu’aux mots. « Il était incapable comprendre des gens comme Majimé, Araki ou le professeur Matsumoto. [...] Il aurait été incapable de dire si son père, un employé d’une grande société, aimait ou non ce qu’il faisait. Il allait au travail parce qu’il n’avait pas le choix, pour sa famille, pour son employeur, pour gagner le salaire dont il avait besoin pour vivre. Quoi de plus normal ? [...] Que l’on puisse se passionner pour les dictionnaires dépassait son entendement. Il n’était même pas sûr que ses collègues conçoivent leur activité comme un travail. [...] Ils lui paraissaient atteints d’une espèce de folie. [...] La raison qui les poussait à aller aussi loin demeurait pour lui un mystère. Leur enthousiasme lui semblait parfois choquant. » Mais « des gens qui ne disposaient que d’un temps limité se lançaient ensemble sur la vaste mer des mots. La traversée faisait peur mais elle était passionnante. [...] Majimé avait besoin de lui. [...] Sa présence au service des dictionnaires n’avait pas été inutile. Il en était comblé et fier. »
Madame Sasaki, personnage certes secondaire n’est pas en reste. Par son calme elle sécurise le chef comme son assistant par temps de vent et vient,  à côté de Kaguya et Remi (femme de Nishioka) ou des épouses d’Araki et Matsumoto, compléter le panel de portraits féminins. 

Ainsi ce livre qui aurait pu n’être qu’un ouvrage bien documenté sur un métier apparemment austère parvient-il à rendre son sujet extrêmement vivant et à transmettre à merveille la passion qui habite ses protagonistes. Le dictionnaire n’est pas ici « un puits de papier sans fond qui ne rapporte rien » et si le goût délicat et savoureux des mots aux mille sens cachés (comme celui des plats préparés par  Kaguya) le parfume jusqu’à nous entraîner parfois jusqu’au vertige, les êtres, dans leurs passions, leurs amours, leurs excès et leurs doutes, nous séduisent tout autant. Vocabulaire et individus ont pareillement leur vie intrinsèque et évoluent dans un incessant mouvement. 
Que ce soit la lettre d’amour rédigée dans la souffrance par Majimé, les questions que se pose celui-ci pour certaines définitions qui donnent lieu à de savoureux débats avec ses complices, les dialogues décalés entre eux lors d’un repas ou d’une soirée arrosée ou ceux plus insolites encore mais non sans tendresse de Nishioka sur sa compagne, les scènes qui font glisser la problématique de la lexicographie à celle du langage, de l’expression des sentiments et de la difficulté de la transmission, éclairent le récit sous un jour différent.     

Si, par le biais des recherches sur les origines et le sens des mots ou les descriptions culinaires, c’est plutôt le Japon intemporel des traditions qui semble dominer le roman, il ne s’interdit pas cependant des incursions dans le Japon moderne avec, entre autres, l’ajout d’éléments très actuels dans la définition de certains mots, avec une évocation du téléphone portable qui donne lieu à un dialogue amusant entre Majimé et Nishioka ou une conception très progressiste des femmes et du couple. « Dans un couple il est préférable de ne pas attendre grand-chose l'un de l'autre. Vivre et laisser vivre, voilà le secret. » 

La traversée que nous offre ce bateau-livre insolite, riche en détails et en images, exotique, délicat et fort se transforme en une passionnante aventure lexicale et humaine. Une belle découverte qui nous laisse espérer la traduction d’autres titres de Shion Miura par Actes Sud pour nous permettre de renouveler ce plaisir et de satisfaire notre curiosité. 

Prix des Libraires japonais en 2012, La Grande Traversée a été adapté au cinéma et sous forme de dessin animé.

Dominique Baillon-Lalande 
(31/05/19)    



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Actes Sud

(Février 2019)
288 pages - 22


Traduit du japonais par
Sophie REFLE









Shion Miura,
née à Tokyo en 1976,
est l'auteure d'une
vingtaine de romans
et de recueils d'essais.