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Yewande OMOTOSO

La voisine


Sur Katterijn Avenue, dans un beau quartier du Cap, en Afrique du Sud, deux voisines s’illustrent par une haine réciproque hors du commun. L’une, Marion Agostino, est une septuagénaire blanche et l’autre, Hortensia James, est une octogénaire noire. Toutes deux se caractérisent par une brillante carrière et un caractère plus qu’affirmé. La Voisine raconte l’itinéraire et l’histoire de ces deux femmes combatives et entreprenantes sur le champ professionnel, rigidifiées sur leur lutte et repliées sur leur colère et leurs frustrations.
Marion, fille d’émigrés juifs installés en Afrique du Sud, épouse d’un riche financier, a su gérer de front une brillante carrière d’architecte puis quatre enfants. C’est elle qui a réalisé la maison où demeure Hortensia, réalisation exemplaire et très personnelle qui lui a valu les honneurs des revues d’architecture en début de carrière et avec laquelle elle conserve un rapport pathologique. Pour l’aider dans l’entretien de la maison et du linge, une domestique noire, Agnes, l’accompagne depuis la naissance de son premier enfant.
Hortensia, issue d’une famille de La Barbade exilée en Angleterre, est la seule propriétaire noire du quartier. Elle vit en couple avec un ingénieur anglais et blanc. C’est une légende du design d’intérieur vénérée jusqu’au Danemark qui a monté puis fait prospérer sa propre entreprise. Après avoir vécu des années au Nigeria où elle a suivi son mari, ils se sont installés depuis une vingtaine d’années au Cap. Le couple a recruté un homme de maison, gardien et chauffeur nommé Bassey, noir évidemment. Jusqu’au bout il accompagnera "Madame", non sans une certaine complicité.
Deux des enfants de Marion vivent au loin et les deux autres entretiennent des relations inexistantes ou au moins distantes avec celle qui, veuve depuis peu, a eu la mauvaise surprise de découvrir que son époux qui avait dilapidé leur fortune ne lui léguait que des dettes et de multiples créanciers à ses trousses. Hortensia, dont le couple sans enfant n’était plus uni que par l’apparence, aura un peu plus tard au décès de son époux malade depuis de nombreuses années une surprise d’une autre nature : le notaire lui apprendra que de la liaison de son mari, qu’elle avait devinée depuis longtemps mais qu’ils n’avaient jamais évoquée, était née une fille d’aujourd’hui presque cinquante ans avec laquelle il lui faudrait partager l’héritage. Les deux vieilles dames pareillement trahies s’en étranglent de colère.
C’est alors que la communauté va se trouver bouleversée par deux nouvelles. Soutenue par une association, une famille de descendants d’esclaves injustement expulsée du quartier pour laisser place aux Blancs contre une somme à l’époque dérisoire demande à être dédommagée financièrement ou foncièrement du dommage infligé comme la législation le lui permet désormais. Dans le même temps, une autre famille noire, dont l’aïeule a vécu sur la propriété rachetée par des Hollandais où vit maintenant Hortensia, exprime la demande de disperser comme elle en avait exprimé le désir ses cendres sur place, au pied d’un arbre consacré où ses enfants défunts reposent déjà. Ces dames blanches du comité s’inquiètent pour leurs biens et leur tranquillité. Ce n’est pas cela mais une suite de hasards et d’aléas liés à une rocambolesque histoire de travaux qui vont amener les deux harpies à se rapprocher, quand Hortensia se retrouvera hospitalisée puis immobilisée à domicile plusieurs mois alors que le pavillon de Marion à moitié détruit l’a forcé à s’exiler dans une maison d’hôte chère et peu reluisante. Elles se verront toutes deux contraintes à mettre sous le boisseau leur hostilité pour faire face à l’adversité. Une cohabitation temporaire dans la villa imaginée par l’une et occupée par l’autre est envisagée. Commence alors un long travail d’approche puis de partage, avec des moments d’abandon où chacune confesse ses peurs, ses hontes et ses blessures. Si les armes cachées dans le placard peuvent à tout moment reprendre du service, il ne s’en tisse pas moins entre elles non un lien d’amitié mais une complicité presque fraternelle. 

      Jamais manichéen, avec une attention empathique et exempte de jugement, cette histoire d’affrontement dans l’Afrique du Sud post-apartheid explore avec autant de profondeur que de  drôlerie la plaie encore ouverte dans les deux camps par la ségrégation quand l’éducation et l’Histoire d’un pays se sont fondées sur la discrimination au quotidien. Marion, que ses parents juifs en exode ont élevée dans le respect de la hiérarchisation et la séparation des races comme l’apartheid l’imposait dans leur terre d’accueil, a acquis une vision du monde fondamentalement raciale qui en a fait une adulte viscéralement raciste sans presque en avoir conscience. Elle avait ainsi vécu la découverte de l’achat personnel par sa domestique noire de papier hygiénique de qualité supérieure  alors que les toilettes qui lui étaient réservées dans la maison offrait un papier ordinaire ou l’hypothèse de la voir venir travailler avec sa petite fille au risque que celle-ci veuille partager les jeux de ses propres enfants, comme un affront personnel et une dangereuse et insupportable remise en cause de l’ordre établi. De même, dans son enfance, ce voisin plus ou moins proche de ses parents qui croisant sa domestique noire à la fin de son service habillée de neuf avec des boucles d’oreilles et des chaussures à talon, l’avait obligée avec colère à se dévêtir pour rendre à son épouse ce qu’elle lui avait volé, tant voir la jeune Noire accéder aux vêtements de sa classe lui était inconcevable. La maîtresse de maison, surprise et soudain encombrée de vêtements bien trop petits pour sa corpulence en resta coite et l’employée fut virée sur le champ. Comment donc être surpris que pour Marion, le mariage d’Hortensia avec un jeune et riche Blanc ne soit envisagé que sous l’angle d’une usurpation de droit ? Que malgré sa renommée professionnelle, son acte de propriété et son appartenance à leur classe sociale, ces femmes blanches du quartier qui se réunissent en comité pour régler les problèmes de la communauté regardent Hortensia, seule Noire présente rue Katterijn hors des domestiques venus chaque jour les servir, comme une anomalie voire un danger ? Sortir de quarante-trois ans d’apartheid qui ont profondément contaminé ceux qui l’infligeaient comme ceux qui le subissaient est loin d’être simple. Combien de temps faudra-t-il aux Noirs et aux Blancs d’un pays si longtemps régi par la ségrégation pour réussir à se côtoyer sans arrières-pensées, pour se respecter et enfin vraiment se réconcilier, semble se demander la romancière sud-africaine. 

Si le récit est sans ambiguïté quant à cette difficulté de l’évolution et du pardon et que la charge idéologique est directe, le style vif employé par l’auteure, la narration oscillant entre intimisme et analyse sociale savamment émaillée de dialogues drolatiques, insolents et toujours savoureux entre ces deux héroïnes hautes en couleur, fortes en caractère et malgré tout émouvantes, la présence à leurs côtés de personnages secondaires chaleureux comme Bassey, le docteur Gordon Mama, la vaillante Agnes (noirs tous trois) ou encore Innes, petite-fille de Marion qui représente la nouvelle génération, viennent en gommer l’amer fatalisme et la violence. C’est que, dans ce manifeste politique et social, l’être humain, pris isolément, n’est jamais intrinsèquement méchant ou raciste mais seulement gangrené par un système inique nourri de peur et attisant les haines dont les racines mettent du temps à pourrir.
 Si ce livre éminemment romanesque, tendre et drôle, grave par son sujet et divertissant par sa forme, aborde avec lucidité mais subtilité la question de l’Afrique du sud contemporaine, il sait aussi dépasser sa problématique initiale pour explorer de façon plus universelle et intemporelle la condition féminine à travers l’amour, le couple, la maternité et la famille, soulignant notamment la difficulté rencontrée par Marion et Hortensia pour conjuguer leur carrière avec tout cela.
Un roman passionnant où les deux formidables héroïnes n’ont aucun mal à nous attacher à leurs pas, à lire d’une traite avec intérêt et plaisir.

Dominique Baillon-Lalande 
(05/04/19)    



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Yewande OMOTOSO, La voisine
Zoé

(Février 2019)
288 pages - 21


Traduit de l'anglais par
Christine Raguet











Yewande OMOTOSO
Yewande Omotoso,
née à la Barbade en 1980, enfant au Nigeria et désormais sud-africaine, travaille dans le domaine du design et de l'architecture à Johannesburg. La Voisine est son deuxième roman.