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Rémy OUDGHIRI


Habiter l’aube
ou apprendre à vivre dans la splendeur



L’auteur est un lève-tôt qui nous invite à l’accompagner dans ses déambulations matutinales, non pour « gagner du temps » ou « prendre de l’avance sur les autres » mais, plus simplement, pour en découvrir la beauté, en apprécier les lumières, les couleurs, les silences, les mystères…

Dès les premières pages, il marque sa différence avec les gestionnaires du temps qui veulent rentabiliser le lever matinal, transformer les heures arrachées à la nuit en leviers de leur réussite professionnelle et sociale. Un livre, notamment, l’a déçu et révolté : Miracle Morning d’Hal Elrod. Il espérait que ce miracle du matin « allait révéler au public les charmes méconnus des premières heures du jour ». Mais pas du tout, il s’agit en fait d’un ouvrage de développement personnel où le mot « succès » revient sans cesse. Se lever tôt pour pratiquer certaines activités (méditation, sport, journal intime, yoga…) qui permettent d’être plus efficace pendant sa journée de travail. « Il ne s'agissait ni d'en découvrir les splendeurs éphémères, ni d'en capter la douceur fugitive, ni même de goûter à la liberté qu'elle nous donne chaque jour sans compter. Hal Elrod poursuivait un seul but : démontrer à ses lecteurs qu'en changeant leurs habitudes, ils changeraient leurs vies. » Mais « ces résolutions-là ne tiennent ni ne durent bien longtemps »…

Rémy Oudghiri a donc décidé de répliquer à sa manière à ce détournement du « miracle matinal » en écrivant ce que signifie pour lui ce moment privilégié situé entre les premières lueurs du jour et l’apparition du soleil, cette aube qu’il ne se contente pas de contempler mais qu’il a conscience d’habiter. « J'avais découvert ce territoire dans mon adolescence à Casablanca. Vers la fin du collège, j'avais pris l'habitude de me lever une ou deux heures avant mes parents et mes frères. L'aube était un pays où je vivais seul. »

Au fil d’une centaine de pages, l’auteur nous permet de découvrir comment chaque matin il arpente son pays secret. Parce que s’il s’insurge contre la transformation de deux heures de sommeil en une série d’activités chronométrées au profit d’une chimérique réussite sociale, il refuse aussi de considérer l’aube comme un simple spectacle auquel on assiste confortablement assis dans un fauteuil. L’aube est un pays qu’il visite, où il vit, où il pratique certaines activités. Et pour visiter, il marche. Alors nous l’accompagnons dans ses déambulations. « Pour vivre l’aube, il faut errer longtemps, ouvrir les yeux et saisir le moment. Je guettais comme un photographe ou un peintre. » Nous partageons son bonheur d’arpenter Paris, ses découvertes, ses rencontres… Il nous initie à la richesse à la diversité des sensations, d’un jour à l’autre mais aussi d’un instant à l’autre. « Habiter l’aube, c’est habiter une métamorphose. Métamorphose de l’air, des couleurs, de la température, de la lumière, des chants d’oiseaux, des ombres. »

L’aube lui semble le moment privilégié pour partager plus intensément l’émotion d’un livre, d’un film ou d’une musique.
« Lire au réveil, dans le silence de la nuit qui s'achève, donne un plaisir qu'on ne connaît pas quand on lit en plein jour, au milieu des autres, celui d'une lecture sans interruption, où l'esprit préservé des regards s'enfonce avec légèreté dans l'intimité du texte. »
« Les gens vont voir un film l'après-midi ou le soir. Pourquoi pas au lever du jour ? Les salles obscures devraient proposer des séances dès six heures du matin. Et les cinéphiles gagneraient à visionner des films en sortant de leur lit. L'œil de l'aube n'est pas celui du crépus­cule. »
« Comme les films, la musique dès l'aurore me faisait accéder à d'autres dimensions de l'expérience esthétique. Dans le silence de la fin de la nuit, la musique s'entendait mieux puisque rien ne l'interrompait, que chaque note faisait vibrer des versants inconnus de la sensibilité qui me faisaient mieux comprendre les intentions du compositeur ou de l'interprète. »

L’auteur nous présente les auteurs qu’il lit, les compositeurs qu’il écoute, les films qu’il aime regarder à l’aube et notamment, bien sûr, les artistes qui évoquent les beautés du petit matin dans leurs œuvres.

Après avoir vu Le rayon vert d’Éric Rohmer, certains guettent ce mystérieux éclair qui accompagne parfois le coucher du soleil. Rémy Oudghiri, lui, s’intéresse plutôt à L’heure bleue. Éric Rohmer lui a consacré un court métrage. Deux adolescentes, à quatre heures du matin, au milieu d'un champ « attendent ce moment où, dit-on, la nature cesse de respirer. Moment d'irréalité pure : les êtres de la nuit s'endorment ; les êtres du jour ne sont pas encore éveillés. Un silence effroyable se fait sous le ciel qui se teinte d'un bleu étrange. Cela dure à peine une minute, peut-être moins, mais les habitants des campa­gnes l'appellent "l'heure bleue". »

Ce petit livre est riche de toutes les promesses de l’aube, de tout ce qui en fait un moment privilégié, de tout ce qui peut motiver notre lever matinal, non pour partir avant les autres dans la course à la Rollex mais pour profiter plus intensément du bonheur de vivre. Et si vous persistez à rester un peu plus longtemps sous la couette, vous aurez au moins découvert toutes les émotions ressenties par l’auteur et vécu un très agréable moment de lecture. Quelle que soit l’heure, c’est un plaisir qui ne se refuse pas.

Serge Cabrol 
(27/05/19)    



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Lectures








Rémy OUDGHIRI, Habiter l’aube
Arléa
(Avril 2019)
120 pages - 17














Rémy Oudghiri,
sociologue, spécialiste
des pratiques de consommation, a déjà publié Déconnectez-vous ! (Arléa, 2013), Petit éloge de la fuite hors du monde (Arléa, 2014) et Ces adultes qui ne grandiront jamais (Arkhê, 2017).