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Chantal PELLETIER


Nos derniers festins


En 2044, dans le Sud de la France, au milieu des collines, il ne fait pas bon être restaurateur ou chef cuisinier. On risque de se retrouver noyé dans une marmite, pendu dans une chambre froide ou plus simplement mitraillé. Les assassinats vont bon train sous le soleil de Provence et leurs motivations font durer le suspense jusqu’à la fin du roman.
Comme à Chicago dans les années 20, la prohibition n’est pas étrangère aux trafics et aux règlements de comptes.  Ici, le contrôle ne concerne plus seulement l’alcool, la drogue ou le tabac mais tout ce qui peut nuire à la santé, lipides et glucides compris.
« Les citoyens doivent se montrer responsables, martelaient les gouvernements successifs, plus personne ne veut payer pour les inconséquences des autres. C'est un devoir obligatoire désormais de prendre soin de soi. » La carte de sécurité sociale fonctionne maintenant comme un permis à points et chaque infraction entraîne une diminution des droits jusqu’à ce que vos frais de santé ne soient plus pris en charge du tout. Au restaurant comme ailleurs, des agents en civil sont chargés de contrôler votre consommation et de sanctionner vos excès.
C’est dans cette atmosphère de surveillance permanente que nous fait évoluer Chantal Pelletier dans ce roman noir mais on peut faire confiance à son sens de l’humour et à ses talents de fine gastronome pour être sûr de bien s’amuser et d’avoir les papilles titillées au fil des chapitres. 

Dès les premières pages, un meurtre est commis sous nos yeux. Un cuisinier, après des heures de préparation, s’apprête à goûter le résultat de son travail. « Il s'imaginait déjà mâcher ensemble la barbaque, les légumes et la sauce dont le mariage exploserait dans sa bouche en particules de plaisir et il fut bien avisé d'anticiper sa joie : poussé violemment par-dessus bord, il plongea tête la première dans le grand faitout et mourut avant de porter le délice à sa bouche, étouffé dans son chef-d’œuvre noyé de crème, bouillottant au milieu de morceaux d'épaule et de tendron d'un veau élevé avec tendre affection sous la mère. Comme quoi imaginer est primordial, vivre n'étant jamais tout à fait sûr. » Humour noir garanti, vous étiez prévenus…

Qui est ce cuisinier ? Où était-il en train de mitonner son ragoût ? Pourquoi l’a-t-on éliminé ? Et qui avait intérêt à le voir disparaître ? Beaucoup de questions dont les réponses ne vont pas être simples à trouver…

Les personnages principaux de ce roman sont d’une part un duo de policiers d’un service de  contrôle alimentaire et d’autre part une restauratrice qu’on va peu à peu apprendre à connaître.

Les deux policiers semblent n’avoir rien en commun.  Anna Janvier, qui dirige l’équipe, est courte sur pattes mais haute en couleur. Dynamique et pleine d’énergie, cette petite dame replète et enjouée fait aussi preuve d’une gourmandise peu compatible avec sa fonction et sait fermer les yeux sur certaines pratiques clandestines pour mieux les ouvrir sur ce qu’on lui offre à manger. Son adjoint nouvellement arrivé de Paris, Ferdinand Pierraud, est un beau jeune homme un peu fragile qui ne supporte pas le soleil et fait un œdème de Quincke dès qu’il goûte un fruit. Leur duo assez improbable est évidemment un régal pour le lecteur.

Lou, la restauratrice, est un personnage plus sombre. Elle a monté ce restaurant avec sa compagne, Nour, maintenant décédée. « Il était loin le temps où Nour et elle sautillaient de joie en constatant leur salle à manger de plus en plus pleine. Très loin. Depuis cinq ans, le temps était devenu un chewing-gum mou et sans goût qui collait aux jours et aux semaines. » Lou est aussi un  personnage complexe dont on découvre le passé  au fil des pages. Elle a été militaire en Afghanistan dans sa jeunesse, s’est mariée et a eu une fille, est passée par la case prison, une vie bien remplie qui n’a plus de sens depuis la mort de son amante. Elle continue néanmoins à se battre pour conserver le caractère gastronomique de son restaurant.

Une série noire qui sait jouer sur les arômes et les saveurs, l’humour et le sérieux, dans un décor riche et ensoleillé, avec des personnages très attachants et une intrigue qui réserve bien des surprises et aborde d’autres sujets graves comme le sort des migrants fuyant la Syrie ou  la spéculation immobilière qui n’est pas près de disparaître dans le Midi comme ailleurs…
Chantal Pelletier, c’est un ton, un style, un univers, qu’on retrouve avec bonheur de livre en livre, une littérature aussi gourmande que la gastronomie qu’elle défend et aussi salutaire que les lanceurs d’alertes pointant du doigt les dérives sociétales. Un roman utile et agréable, pourquoi se priver ? Tant que ce n’est pas interdit…

Serge Cabrol 
(03/06/19)    



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Noir & polar







Chantal PELLETIER, Nos derniers festins
Gallimard / Série Noire
(Mai 2019)
208 pages - 18,50 €




Chantal Pelletier,
qui a été l'une des Trois Jeanne au théâtre, a publié une trentaine de livres.


Bio-bibliographie
sur le site de l'auteur :
http://chantal
pelletier.free.fr






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