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François PIERETTI

Saltimbanques


Il y a presque dix ans que son bac en poche Nathan a quitté le domicile familial pour Paris.  « À la fin, tout était prétexte à échauffourée. La moindre discussion, la moindre prise de position, la moindre opinion. Le malaise qui nous séparait était profond : il avait fallu du temps et de la distance pour que mon père accepte de me reparler, plus de temps et de distance encore pour que j’accepte de revenir, pour l’amour de ma mère. » De rares et brèves visites ont alors accompagné les échanges téléphoniques avec la mère. Après des années d'études bâclées et de galère émaillées de jobs alimentaires, le jeune homme a trouvé une place dans une entreprise de livres d’occasion. De son frère Gabriel beaucoup plus jeune, il ne sait pas grand-chose.  « Vers ses dix ans, lorsque j’ai quitté le domicile familial à la suite d’une énième empoignade, il était déjà devenu l’enfant froid et distant dont j’ai gardé le souvenir. [...] Il s’est passé trois ans avant que je revoie mon père [...]  À cette époque, Gabriel avait décidé de ne plus me voir : il s’arrangeait toujours pour être sorti lorsque je venais rendre de courtes visites à ma mère. »

S’il revient aujourd’hui sur les lieux de son enfance, c’est pour l’enterrement de son frangin qui venait de passer son bac, mort dans un accident de voiture. Les parents sont sous le choc, la mère réduite à l’état de fantôme, le père plus muré et plus agressif encore que d’habitude.  À la cérémonie funéraire Nathan ne reconnaît plus personne. « Mes amis d’enfance avaient grandi, m’en avaient voulu lorsque j’étais parti et puis m’avaient oublié, s’étaient mariés et avaient fait des enfants. » C’est alors qu’ilaperçoit un groupe d’amis de l’âge de son frangin. Il les suit et découvre que c’est auprès de cette bande de jeunes circassiens que Gabriel avait trouvé une famille de substitution. Sans espérer vainement rattraper le temps perdu, il va tout de même s’attacher à leurs pas pour tenter d’approcher à travers eux ce frère par lui abandonné, tenter d’en apprendre plus sur sa vie et comprendre la raison qui l’a poussé à prendre le volant sous l’emprise de l’alcool et la drogue. Bastien, le leader de vingt-trois ans qui veille sur la petite troupe fera lien avec sa bienveillance coutumière,  Appoline qui les fait tous rêver mais avait choisi Gabriel comme amoureux jouera de l’ambiguïté, de la séduction et de la douche froide, Sonny et les autres se demanderont ce qu’il fait là et Rémi, l’entraîneur sportif de son âge qui encadre le club où ils s’entraînent tous, le prendra pour confident. Tous cultivent la fraternité, ont l’ennui à la semelle et la fuite comme parade, sont des enfants perdus qui  face au grand saut ont peur des lendemains. « Leur ami était mort et leur enfance avec. »

Quand les fêtes médiévales où il les a accompagnés pour une représentation s’achèvent, que la troupe se dissout et qu’Appoline les abandonne pour suivre des saltimbanques espagnols en tournée, Nathan reprend la route. « Tôt ou tard, il allait falloir que je m’en aille, que je les abandonne et que j’aille tenter de vivre ailleurs. Tout le monde le savait, et, avec les jours qui défilaient, je commençais à comprendre que je n’arriverais jamais à retrouver mon frère, qu’il avait disparu en emportant ses manies et ses habitudes. Traîner avec ses anciens amis ne me rapprocherait pas plus de lui. » La Bretagne l’a toujours attiré, lui reste en poche de quoi prendre de l’essence et la vieille mais fidèle Clio devrait lui permettre de poursuivre sa fuite vers ce paysage sauvage tant fantasmé. Là-bas une belle rencontre l’attend sous la forme d’une jeune femme, Marie, et de son père, Christian, un gardien de phare à la retraite atteint d’Alzheimer. « Du haut de son expérience de la vie et sans jamais rien forcer, Christian me faisait entrevoir le long chemin qu'il me restait encore à accomplir. »

    
            Le ton de ce roman qui met en scène la jeunesse d’une petite ville de province qui à défaut d’avenir cherche avidement la chaleur humaine et l’oubli, joue avec l’instant et les situations avec proximité, intimité et nuances. L'écriture en est discrète et fluide.
Les personnages, que ce soit Bastien bienveillant et mélancolique, Appoline lumineuse, légère, fragile  et insaisissable, Nathan l’introverti à la recherche de lui-même à travers le fantôme de son frère, Marie la femme solide qui ne lâche rien ou Christian, le vieux malade charismatique, tous sont justes et simplement émouvants.
Le feu et la mer viennent en surimpression donner du souffle et de la puissance à ce récit empreint d’une élégance, d’une subtilité et d’une retenue qui n’empêchent en rien l’intensité.   

François Pieretti nous offre en premier roman un récit d’initiation et de retour aux origines sensible et impressionniste où ce n’est pas le héros Nathan qui donne le la mais cette communauté de jeunes saltimbanques en apesanteur, acrobates célestes et jongleurs de feu revenus des enfers, qui incarnent ici le mouvement, l’énergie et la solidarité.  La juvénile tribu emporte et porte ce héros replié sur lui-même en position fœtale pour fuir l’adversité et l’angoisse du vide, parvenant peu à peu à le réveiller, à ouvrir son regard et son cœur sur les autres et à le réconcilier doucement avec la vie. Christian et Marie lui apporteront ensuite en complément des références d’équilibre et de sagesse qui lui permettront enfin d’abandonner l’enfance douloureuse pour l’âge adulte. 

La finesse et la maturité de l’écriture de ce premier livre plus positif que triste, sa musique et l’atmosphère prégnante qui s’en dégage, l’émotion vibrante avec laquelle les personnages l’habitent, ont tout pour séduire le lecteur.
Une belle découverte qui esquisse des débuts prometteurs en littérature.

Dominique Baillon-Lalande 
(10/04/19)    



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François PIERETTI, Saltimbanques
Viviane Hamy

(Janvier 2019)
240 pages - 18














François PIERETTI
François Pieretti,
né en 1991, a grandi dans un petit village entouré de champs et de bois. Saltimbanques est son premier roman.