Retour à l'accueil du site





Atiq RAHIMI


Les porteurs d’eau


Le 11 Mars 2001 les talibans détruisent les deux  Bouddhas de Bâmiyan, en Afghanistan et ce même jour, Tom et Yusef, tous deux d’origine afghane, le premier vivant à Paris, le deuxième à Kaboul, voient leur vie basculer.

Tamin s’est exilé en France avec Rina son épouse il y a plus de vingt ans. L’homme a abandonné sa langue, sa culture et jusqu’à son nom qu’il a transformé en Tom pour mieux s’intégrer à son pays d’accueil et  assurer sa réussite sociale. Ainsi « déguisé en citoyen français », il a acquis une situation professionnelle stable et confortable et vit toujours à Paris auprès de son épouse et leur fille Lola née à Paris.C’est alors qu’un matin au réveil, sans avoir prévenu personne, Tom décide de quitter définitivement le domicile conjugal pour démarrer une nouvelle vie à Amsterdam avec la belle et mystérieuse Catalane nommée Nuria rencontrée là lors de précédents déplacements professionnels.  « À quarante-cinq ans tu es toujours en errance. Un exilé, un technico-commercial, un commis voyageur, un amant furtif, un mari en cavale, un père absent. » Après plusieurs essais infructueux en français, c’est dans sa langue d’origine, celle de leur mariage, plus proche de ses sentiments que cette langue conceptuelle « des dictionnaires » qu’il a assimilée au point d’exclure le persan au sein même de son foyer, que Tom écrira sa lettre de rupture avant de la poster d’une station-service du bord de route. Mais quand l’homme est enfin parvenu à destination, Nuria s’est envolée. Elle est injoignable et  introuvable. Des heures de vaines recherches guideront finalement ses pas vers un cabaret que sa maîtresse lui avait fait découvrir. Il espère y retrouver Rospinoza, la vieille Juive que Nuria fréquentait et appréciait. Peut-être connaîtrait-elle les raisons de ce départ précipité et sa destination ? À défaut, sa complicité de longue date avec son amante devrait lui permettre de fournir quelques renseignements utiles pour explorer de nouvelles pistes. L’idée était la bonne. Si Rospinoza, la prostituée-philosophe au savoir étendu, ne répond jamais directement à ses questions, elle lui ouvrira plus globalement les yeux sur la vraie nature de cette liaison amoureuse et surtout sur lui-même.

Yusef, lui, vit en Afghanistan. Il est porteur d’eau à Kaboul, comme son père l’était avant lui. Il lui faut comme lui partir à l’aurore chercher de l'eau à une source cachée au fond d’une grotte profonde à l’air raréfié et mystérieuse où nul autre n’ose s’aventurer pour approvisionner la mosquée avant les ablutions de la première prière du jour. Puis, sa vieille outre pleine sur le dos, il livre jusqu’au soir son eau à la population locale selon un ordre respectueux de la hiérarchie religieuse et sociale, sous peine d’être rappelé à l’ordre par les talibans à coups de fouet. Bien que sa fonction soit indispensable à la collectivité, l’homme au corps malingre déformé par le travail précoce n’en tire que peu d’avantages ou de considération. Méprisé par ceux qu’il sert, exposé en permanence au regard des intégristes qui surveillent l’espace public et le respect de la charia, l’attitude de Yusef l’illettré est toujours empreinte d’humilité, de respect et de crainte. Suite à l’exil de son frère dont il n’a plus de nouvelles depuis plusieurs années, le porteur d’eau solitaire qui n’a pas connu d’autre femme  que sa mère, s’est trouvé contraint d’héberger sa belle-sœur dans la pièce unique qui lui sert de logement. Sous ce régime intégriste des talibans où être femme expose par nature à tous les dangers, assurer la charge, la responsabilité et la surveillance de la belle Shirine, dont l’honneur doit être protégé jusqu’à l’hypothétique retour du frère absent, s’avère pour le modeste porteur d’eau tout aussi périlleux qu’angoissant. La promiscuité n’aide en rien et, face aux pulsions contradictoires qui s’emparent de lui, cet être simple qui jusque-là suivait le chemin tracé pour lui depuis l’enfance sans avoir jamais eu à choisir ou penser découvre la confusion des sens et de l’esprit. Comment reconnaître l’amour quand le mot même vous en est inconnu ? Le sens du devoir, la crainte du déshonneur, celle de la colère du prophète ou des sanctions des talibans seront-ils suffisants pour étouffer la naissance du désir dans le corps de ce gardien démuni face à la beauté de la jeune femme et le trouble dans son cœur face à sa tendresse ?

 

                        Si l’auteur dans la bouche de Tom souligne que « l’ampleur de cette affaire était surtout médiatique [...] Pourquoi soudain tant de bruit alors que les talibans massacraient en toute tranquillité la population chiite de la région, que tant de femmes étaient victimes de leurs barbaries [...] et personne n’en parlait ? [...] Bouddha lui-même en aurait eu honte », ce à quoi Nuria répond : « Mais les êtres humains, qu'ils vivent dans la poussière ou dans la richesse et le bonheur, sont programmés pour mourir un jour. Pas une œuvre d'art. Une œuvre garantit la trace de l'humanité dans l'univers [...] Et puis les êtres humains peuvent se reproduire, pas les œuvres d'art », la destruction des Bouddhas qui sert de toile de fond au roman et date précisément cette journée-clé de la vie de Tom ou de Yusef, ne joue de fait aucun rôle déterminant dans Les porteurs d’eau.

Ces deux histoires qu’aucun lien narratif ne vient unir et qui se lisent en miroir dans le temps ramassé de ce 11 Mars 2001, narrées indépendamment par les deux personnages avec une écriture concentrée sur les gestes et les rencontres de chacun, rythmée par l’urgence et sublimée par l’étendue du registre lexical employé, s’entremêlent ici de façon plus alternée que chorale.
Pour mieux les ancrer dans la vie après les avoir placés dans l’Histoire, l’écrivain a croisé avec le récit de l’Afghan exilé en France qui s’est forgé par les mots une nouvelle identité pour être en harmonie avec son environnement et celui du porteur d’eau illettré resté à Kaboul dont les actes seuls trahissent les sentiments, trois faits divers qu’il mentionne en fin d’ouvrage : la lapidation d’une femme adultère et la pendaison d’un marchand hindou sur une place de la capitale, le cadavre d’un porteur d’eau retrouvé là devant l’Hôtel Continental, un accident grave mettant en cause un Français d’origine afghane sur l’autoroute A 27. La façon dont l’auteur intègre, détourne ou conjugue ceux-ci pour nourrir ses récits constitue un vrai travail d’orfèvre qui jamais ne fait diversion mais au contraire contribue à donner du sens à l’ensemble.

Au-delà de l’Histoire afghane, de l’analyse géopolitique du pays, de la dénonciation des exactions commises par le régime taliban, du tableau de la culture afghane nourrie de diversité et des questionnements religieux qui la traversent, c’est plus particulièrement à une réflexion sur la fidélité et la trahison, sur l’éternelle errance de l’exil, sur le rapport entre langue et identité et enfin sur l’amour, qu’Atiq Rahimi nous invite ici. « L'amour n'est pas un péché », « La violence qu'on se fait à soi-même pour demeurer fidèle à ceux qu'on aime ne vaut guère mieux qu'une infidélité ».
Le regard extérieur de Rospina, la prostituée aux études de philosophie faisant face à Tom, et celui de Lâla Bahâri, l’ami de Yusef, un épicier sikh  qui renia sa confession  pour se convertir au bouddhisme « le jour où un sikh avait assassiné la présidente indienne, la grande Indira Gandhi », sont essentiels au déroulement du récit. Accompagnant en parallèle Tom et Yusef, ces deux magnifiques personnages, leurs propos empreints d’une sagesse que l’expérience leur a permis d’acquérir aussi bien contextuellement que psychologiquement, éclairent avec bienveillance et en cela enrichissent la personnalité et le parcours de chacun des deux protagonistes. Ces deux guides charismatiques, l’une juive, l’autre bouddhiste, résidents chacun à sa manière du monde des idées, incarnent cette source de vérité à laquelle ces hommes perdus peuvent s’abreuver avant de reprendre seuls leur quête de la connaissance pour trouver le sens de ce qu’ils font ou ont à faire. « Le gouffre est là, dans le blanc entre tes mots et ta pensée [...] entre ton esprit et ta main. »

Le pluriel du titre surprend. Qui ou que désigne-t-il alors qu’il n’y a qu’un authentique porteur d’eau présent dans le roman ? Une lecture attentive du récit de Tom, par ses multiples renvois à  l’eau à travers la pluie, les canaux ou les larmes, peut constituer un début de réponse. « Ta vision devient opaque et liquide comme l’eau sur le pare-brise [...] cette eau t’emportera. Ta mère ne disait-elle pas que toutes les eaux du monde ont leur source dans l’œil de la femme ? [...] Tu fixes la fenêtre ruisselante de mots. » Se pourrait-il que derrière ces références l’auteur opère un glissement du « porteur d’eau » à « l’eau », puis de l’élément liquide à son mouvement, nous renvoyant alors aux flux des mots, des paroles, des émotions ou des pensées, pour finir sa chaîne par l’amour qui comme un torrent entraîne chacun vers l’inconnu de son destin ? Atiq Rahimi, lui qui aime tant semer les questions sans y fournir de réponses, nous assimilerait-il tous à des porteurs d’eau puisque, à l’identique de Yusef avec son outre sur le dos, nous portons tous notre vie comme un fardeau ?  

Avec sa construction fictionnelle en miroir, éclatée et protéiforme qui ne facilite pas l’immersion immédiate du lecteur mais lui demande l’effort d’accepter une démarche formelle singulière pour y parvenir, Les porteurs d’eau,  plus complexe et sophistiqué que les précédents romans du célèbre écrivain franco-afghan, pourrait en déstabiliser quelques-uns. C’est pourtant un excellent livre où d’autres comme moi pourraient se trouver stimulés et conquis par cette manière qu’Atiq Rahimi a trouvée pour replacer ici les thèmes de prédilection (Afghanistan, exil, religion, culture, amour) dont il aime de titre en titre creuser le sillon, sous un éclairage diversifié. Ce nouveau cru produit de  plus une adéquation fine et forte entre le chaos extérieur ou l’errance mentale et amoureuse de ses deux personnages masculins décrits et la forme employée par l’écrivain pour les dire et les faire ressentir. Le lecteur dérangé dans son confort en ressent un trouble symétrique à la confusion des sentiments animant les personnages de Yusef et Tom, perçoit de façon intériorisée les tensions, les paradoxes et la violence qui minent le pays, et l’intensité de la lecture s’en trouve notablement accrue.   

Sur un fil tendu entre le réalisme et le cartésianisme occidental introduit par Tom l’exilé cultivé et hors-sol et le conte persan intemporel incarné par un Yusef illettré et façonné par l’oralité, la tradition et la religion, ce récit duel à l’humanité généreuse, parfois énigmatique mais toujours magnifiquement habité et écrit, prend par instants des accents tragiques venus faire écho au drame d’un pays où les guerres successives et la barbarie des intégristes, en gommant l’Histoire et la culture, ne font qu’attiser sans cesse la haine et détruire un peuple.

Dominique Baillon-Lalande 
(16/07/19)    



Retour
Sommaire
Lectures










P. O. L.

(Janvier 2019)
288 pages - 19 €








Atiq Rahimi
,
né à Kaboul en 1962, cinéaste et romancier, a obtenu le prix Goncourt en 2008 pour Syngué sabour.


Bio-bibliographie sur
Wikipédia






Découvrir sur notre site
d'autre livres
du même auteur :


Syngué sabour
Pierre de patience





Maudit soit Dostoïevski




La ballade du calame