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Benoît REISS

Le petit veilleur



Le récit commence par un voyage en voiture. Un jeune enfant est conduit par un homme qu’il ne qu’il ne connaît pas vers l’inconnu. Du long discours tenu par le psychologue de la pension qu’il vient de quitter il n’a retenu qu’une chose : « C’est un jour important ». Il fait chaud, ses vêtements sont inconfortables, le silence s’est installé dans l’habitacle et il se sent perdu. Pour ne pas pleurer, le gamin regarde les arbres défiler puis feuillette le livre d’images de ses souvenirs heureux : les séances de jardinage avec Sophie, la grande fille employée par la pension, qui lui donnaient l’occasion de s’immerger dans la nature plutôt que de suivre des cours qu’il ne comprenait pas toujours, les mains de Sophie sur le piano qui l’ensorcelaient et puis la mère surtout. Celle qui l’appelait avec tendresse « son petit veilleur » quand ils habitaient ensemble sur le front de mer, qui se parait comme une reine le soir venu pour retrouver "Monsieur" et ne revenir que le lendemain,  celle dont chaque matin il guettait le retour en regardant les vagues. Un enfant qu’elle laissait parfois seul plusieurs jours, se nourrissant des restes oubliés dans le frigo, l’attendant sans faire de bêtises ni douter, le cœur battant. Parfois elle l’emmenait avec elle l’après-midi, l’abandonnant le temps d’un rendez-vous dans un bar, toujours le même, aux bons soins du patron devant un verre de sirop. Il attendait, serein. « Il ne veut surtout pas manquer le moment où elle tournera la tête [...], il ne veut surtout pas manquer le moment où elle le regardera avec un air surpris, avec un sourire, les yeux entièrement sur lui, sur rien d'autre, sur personne d'autre que lui qui court sur elle, et où elle lui dira : – Oh, tu as attendu tout ce temps mon petit veilleur ! »
D’autres images agréables se bousculent en lui comme le ballet des cerfs-volants sur la plage, la neige découverte quand ils l’ont emmené avec "Monsieur" aux sports d’hiver, les illustrations des trois tomes de La vie des hommes au Moyen-âge qu’il a si souvent regardées. La voiture silencieuse traverse villes et villages, longe l’océan, avance inexorablement vers un drôle de bâtiment au toit pointu. « Il n’y a pas de fenêtres, pas d’images à regarder nulle part. Il y a seulement en haut des murs des vitres étroites qui font le tour. » On lui parle : « Tu dois bien comprendre ce qu’on te dit maintenant Thierry [...] Et s’il ne comprend pas, ne veut pas, est-ce que ça finira par s’épuiser ? Par faire comme le vent venu de l’océan [...] Parce que le vent finit toujours par se calmer. »
Une fois encore, il attend que sa mère le délivre de ce piège qu’il sent se refermer sur lui.

     
         À travers ses souvenirs convoqués puis projetés en flash-back et de façon décousue en séance privée et intérieure lors de cet aller vers l’inconnu d’« une vie nouvelle », pour reprendre cette formule scandée pour lui par les adultes dont il comprend chaque mot mais non le sens, Thierry nous attache à ses pas avec émotion. Ce personnage de gamin de l’ombre, hypersensible et peut-être différent, relégué en marge et quasi abandonné à lui-même mais jamais maltraité, est attachant. Le puzzle mis en place par Benoît Reiss pour nous en laisser entrevoir l’existence, est plein de délicatesse, de pudeur, de tendresse en contrepoint à la dureté de la situation. Écrit à hauteur d’enfant et restituant ses seules pensées, empreint de naïveté et nimbé d’imaginaire, il en devient  drôle, décalé et poétique comme seuls certains enfants savent l’être instinctivement.

De Thierry, l’enfant singulier et perdu, le lecteur ne saura que le caractère contemplatif à la parole souvent empêchée, fâché avec le jet continu de mots ou de notes diffusés en continu chez lui par la radio ou les discours des adultes, qui préfère observer la mer, les plantes qui poussent, les arbres de la forêt et les petits animaux dans la terre, écouter le vent, le bruit des vagues, le bruissement des feuilles ou le chant des oiseaux, aime à sentir la caresse du soleil ou la morsure de la neige sur sa peau, comme un refuge dans une existence animale et un repli intérieur loin de la réalité. « La réalité et ses caprices, il voudrait les annuler, réduire à néant leur méchanceté, leur cruauté. C’est pour ça qu’il cherche aussi souvent que possible la compagnie des images. »
Le bien nommé « petit veilleur » a appris au fil des absences maternelles à conjurer ses peurs et à apprivoiser  sa solitude, métamorphosant l’angoisse de l'abandon en une attente du moment de grâce absolue des retrouvailles, ne vivant plus qu’à travers cet amour fou. Il guette son retour puis la couve de son regard avec une tendresse qui efface tout et gomme le temps. « On peut le mettre dans une pension à des kilomètres de la ville, on peut le tenir loin d’elle un automne, un hiver et un printemps, il s’en fiche ; il sait que cette minute revient toujours, cette minute où il pousse la porte de sa chambre, où il monte quatre à quatre les marches de l’escalier de la plage et la retrouve. » Comme arme contre le manque il a  fait de cette mère fantasque et inapte à la maternité qui ne lui prête guère attention, son bien le plus précieux, une déesse qui l’ancre à la vie et au monde. Ses courtes présences illuminent son existence et « absente, elle est encore avec lui. » « Il lui suffit de vouloir. De se concentrer sur les odeurs ou sur la lumière, sur les paysages [...] de se concentrer sur les sons ou les silences pour la retrouver. » Elle est son passé, son présent et l’avenir dont il rêve. D’Elle, la mère idolâtrée, outre sa beauté presque irréelle et sa dépendance à Monsieur, nous n’en saurons pas plus que ce que l’enfant sait, accepte lui-même de voir ou comprend, c’est-à-dire fort peu. Si le lecteur soupçonne vite chez cette femme évanescente, vibrante et mystérieuse une inadéquation pathologique à la vie pratique et aux sentiments maternels, pour lui Elle est un être mystérieux, fascinant et éblouissant dont la présence provoque un ravissement absolu et total ne laissant aucune place au doute, questionnement ou jugement. De Monsieur, sans nom ni prénom, nous n’aurons que l’image de l’homme marié, riche et père de famille entretenant une liaison régulière avec cette belle maîtresse qu’il semble aimer, entretenir et protéger depuis plusieurs années, sans rejet ni intérêt particulier pour ce gamin qu’il ne croise qu’assez rarement et qui semble éprouver les mêmes sentiments à son égard. De « la pauvre Sophie avec son serin  dans la tête » comme le gloussent les jeunes pensionnaires en se donnant des coups de coude, le gamin solitaire qui sait voir au-delà des apparences et écouter au-delà des silences, devine la richesse intérieure qu’elle nourrit de son rapport au jardin et de la musique. Seuls la profonde complicité qui unit ses deux-là et les belles découvertes et petits plaisirs qu’elle aura suscités chez le garçon se trouveront évoqués, n’effleurant en rien l’histoire de cette jeune fille hors des normes.    

Benoît Reiss signe ici un texte minimaliste et dense, pointilliste, jouant de l’ellipse, du non-dit et de la suggestion, envoûtant et bouleversant, où la beauté et l’amour relèguent l’âpreté, l’angoisse, le drame et la tristesse jamais explicitement présente, au loin.
C’est profondément intime, indéniablement fort et simplement beau. 

Dominique Baillon-Lalande 
(17/04/19)    



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Lectures







Benoît REISS, Le petit veilleur
Buchet-Chastel

(Février 2019)
112 pages - 13











Benoît Reiss,
né en 1976, a déjà publié une dizaine de livres.


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