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Philippe RENONÇAY

Les portraits de Laura Bloom



Deux hommes, Emmanuel Lorne, jeune photographe spécialisé dans le travail artistique à base de photos d’archives retouchées et  Hubert Leuze, taxidermiste du Muséum d’Histoire naturelle à la retraite expert international reconnu en la matière, sont les piliers de cette histoire. Ils se sont rencontrés il y a plusieurs années autour du projet d’une « histoire subjective et illustrée de la taxidermie » en deux tomes qui, du fait des tergiversations et doutes d’Hubert Leuze, avait tant traîné que l’éditeur à l’origine du projet l’avait abandonné.
Le taxidermiste, décidé contre toute attente à poursuivre malgré tout cette « dernière œuvre et peut-être la plus importante » de sa vie, propose alors au photographe de poursuivre leur collaboration en prenant lui-même en charge financièrement ses frais et ses heures de travail. De plus en plus intrigué, pressentant un mystère ou un but inavoué, fasciné par l’étrange personnage qui dit ramener les morts de l’enfer, Emmanuel accepte.
Durant une rencontre impromptue avec Dries van Hamel du musée de zoologie d’Amsterdam lors d’un déplacement, certaines intuitions du photographe semblent se confirmer. Pourquoi Hubert Leuze s’intéresse-t-il de si près aux incendies ayant ravagé les réserves de certains musées ou ateliers de taxidermistes célèbres ? Y chercherait-il les traces d’un exercice tabou, clandestin, voire diabolique de la taxidermie à travers les âges ?        

Emmanuel, outre son projet chaotique d’édition avec Hubert, prépare une grande exposition personnelle à Paris sur le modèle de la « salle des portraits » du palais de Peterhof à Saint-Pétersbourg dont les murs furent à la demande de Catherine II occupés par un spectaculaire ensemble de trois cent soixante-huit portraits de bustes de femmes réalisés par le peintre Pietro Antonio Rotari. Aux toiles peintes de cette galerie de la mode Emmanuel substituera le même nombre de photos de femmes modernes « venues de partout » dont la disparition déclarée n’a jamais été élucidée. Comment supporter l’absence, la séparation, et le silence éternel semble-t-il demander ainsi au public autant qu’à lui-même. Laura l’aidera à trouver une scénographie qui fasse écho à la salle de Peterhof sans en faire une simple reproduction.

Dans la vie des deux protagonistes l’amour tient une place majeure, au passé pour Hubert avec Hannah, jeune infirmière engagée aux côtés des Algériens lors de la guerre d’indépendance qui lui prendra la vie, au présent pour Emmanuel avec Laura Bloom, modèle devenue pour lui amante, muse puis conseillère artistique. Des amoureuses lumineuses à forte personnalité qui prennent dans ce roman  comme dans la vie de leur compagnon respectif une vraie place. L’étrange taxidermiste n’a jamais oublié Hannah. Refusant la réalité, il continue jusque dans la vieillesse à communiquer et vivre au quotidien avec l’esprit de celle dont, dans sa folie et son isolement du monde, il n’a jamais pu admettre l’absence. 

Emmanuel et Hubert, à presque un demi-siècle d’écart, semblent pareillement portés par le désir de mettre le film de leur existence en pause sur les moments les plus forts de leur histoire. Mais parfois la mémoire s’égare, les images deviennent floues, les souvenirs se mélangent, l’imagination et  l’interprétation s’emmêlent.  Avec leur arme personnelle pour fixer chacun à sa façon l’image de la vie pour l’éternité, tous deux luttent contre le temps. Mais l’art peut-il gagner le combat contre la mort et doter l’être aimé d’immortalité ?  Dans cette version contemporaine mystérieuse, hallucinée et parfois terrifiante du mythe d’Orphée cherchant à ramener Eurydice de l’enfer, le lecteur perdu déambule à l’aveugle comme aiment à le faire les protagonistes dans le dédale des rues parisiennes et des villes où les mènent leurs recherches.

L’absence, l’amour, la mort, constituent le trépied sur lequel se fonde cet étrange et obscur récit classique dans sa forme, positionné à la frontière entre le conte fantastique et le polar, mêlant mythologie, enquête et métaphysique avec adresse, ambiguïté, élégance et profondeur.

Un bouquet d’émotions rares et un texte envoûtant à placer dans sa bibliothèque personnelleentredeux autres romans atypiques qui ont fait date et traversé le temps : La tour d’amour  de Rachilde (1899) pour son caractère transgressif et halluciné et La boîte en os d’Antoinette Peskè (1941) pour sa démesure, sa folie et sa puissance.

Dominique Baillon-Lalande 
(15/03/19)    



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Lectures








Buchet-Chastel

(Janvier 2019)
208 pages - 15











Philippe Renonçay,
né à Paris en 1960, écrivain et critique, auteur de six romans, collabore à plusieurs revues littéraires.


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