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Jean ROUAUD

Kiosque


En personnage presque plus qu’en décor ce kiosque parisien, rue de Flandre dans ce quartier alors populaire du XIXe arrondissement de Paris où Jean Rouaud travailla pendant sept années avant d’être reconnu pour son premier roman (Les champs d’honneur) par le prix Goncourt.
P..., un vieil anarchiste syndicaliste et généreux, abîmé par l’alcool et la dépression depuis la mort de sa femme tombée de plusieurs étages, lui avait alors proposé de l’embaucher comme assistant pour le relayer. Une proposition idéale pour l’apprenti écrivain qui avait besoin de travailler pour survivre mais souhaitait conserver du temps pour sa vocation : écrire.  
Ce n’était pas un de ces kiosques de bois peint en vert du Montmartre cher à Toulouse-Lautrec dont le cinéma américain était si friand mais un « théâtre de marionnettes posé sur le trottoir » à structure tubulaire avec un  plexiglas de protection façon Beaubourg. Un nouveau modèle résolument moderne où « l’habitacle relevait de la capsule spatiale, l’apesanteur en moins ». Dommage que les concepteurs aient oublié d’y mettre  des toilettes, un moyen de chauffage et de la place pour s’y mouvoir. À la vie habituelle des kiosquiers, rester debout, dans le froid en hiver, avec la réception et la présentation de l’arrivage du jour en devanture suite au retrait des invendus stockés pour retour à l’arrière, il fallait dans ces nouveaux abris se faire aussi « contorsionniste pour atteindre certaines revues ». Mais entre engorgement des publications et méventes, fallait-il déjà voir là les prémices de l’effondrement de la presse écrite auquel nous assistons aujourd’hui ?

Le kiosque à journaux où la clientèle était constituée pour une grande part d’habitués représentait à cette époque un élément important dans la vie du quartier. Certains y passaient même simplement comme antidote à leur solitude, pour sortir de chez eux et pouvoir échanger quelques mots. De ce défilé de gens souvent modestes Jean Rouaud fait une galerie de portraits diversifiée, pittoresque et sensible où les marginaux, les déracinés, les exclus, les rêveurs, timides ou grandes gueules, se succèdent. On y trouve un sosie d’Elvis Presley, un SDF surnommé "Chirac" parce qu’il attend que la Mairie de Paris lui donne un logement, un rescapé de la Shoah fidèle à son journal en yiddish, un Berbère serveur de bar à Pigalle retraité toujours de bonne humeur, un peintre maudit, deux "Yougos" qui s’évitent, un pronostiqueur hippique peu fiable, un chômeur blagueur et serviable lecteur deL’Huma-Dimanche, une jeune femme enceinte fascinée par Paris Turf...  L'auteur nous les présente avec humour, avec respect pour leur détresse, avec indulgence pour leurs débordements et leurs mesquineries, avec tendresse pour la compréhension et l’entraide dont parfois ils font preuve sans l’afficher. 
Au-delà des bons mots ou des considérations météorologiques, les sujets de conversations peuvent au kiosque être imprévisibles. On y cause de politique française ou de sport, de guerres, de catastrophes ou de courses de chevaux, de faits divers ou d’architecture moderne. Et dans ce quartier alors cosmopolite, « tous, Africains, Maghrébins, Asiatiques, Moyen-orientaux, Latino-américains, avaient eu ‘leur guerre’ ». « La guerre avait tous les visages, et le plus souvent celui de la guerre civile » et les commentaires qu’ils faisaient sur les soubresauts de "leur" monde en apprenaient souvent plus sur la réalité des conflits que les journaux que l’écrivain  leur vendait. « Tout me revient à mesure que je regagne le temps du kiosque, toute une galerie magnifique. Comme je leur dois à tous. Comme ils m'ont aidé à me concilier le monde, comme ils m'ont appris. Comme j'aimerais à mesure qu'ils s'invitent leur faire la place qu'ils méritent ici. »

Dans Kiosque, par l’intermédiaire des clients, c’est tout une tranche d’histoire de France qui se rappelle à nos mémoires quand Paris était encore populaire et coloré, quand y soufflait encore l’utopie libertaire et collective post-soixante-huitarde.  C'est évidemment aussi l'histoire urbanistique de la capitale et ses transformations, avec notamment les grands travaux comme Beaubourg ou la pyramide du Louvre comme symboles d’une ère moderne qui ont fait couler beaucoup d’encre et plus encore de salive, qui, aux côtés des problématiques internationales et des  nouvelles du quartier, se trouvent ici évoqués avec une mise en perspective sensible de l’Histoire.

À part quelques souvenirs d’enfance assez peu nombreux, c’est par ses réflexions sur l’évolution de la  littérature et du regard universitaire porté sur le roman, à travers un hommage à ses maîtres, en évoquant son amour absolu pour l’écriture et son aventure complexe avec elle, en nous dévoilant  son cheminement intime de la poésie au roman, que Jean Rouaud fait place dans ce récit à sa passion. Cela est d’autant plus émouvant pour le lecteur qu’il y crée aussi un lien entre cet apprentissage fait du monde et des autres lors de son travail au kiosque et le positionnement tout à fait singulier, à la lisière de l’histoire et de la littérature, au point de rencontre entre les autres et lui-même, qu’il y a trouvé et dont il a ensuite fait sa marque.

Kiosque, plus qu’un roman autobiographique centré sur l’auteur, est une photographie sociologique et historique des années quatre-vingt. C’est en observateur perspicace de ses contemporains,  en rapporteur consciencieux d’une époque au bord des changements, en Parisien qui décrypte la capitale et l’évolution de la société à travers son urbanisme, que Jean Rouaud compose ici non une mais des histoires qui se conjuguent tout naturellement. Le kiosque se fait alors scène du monde, un petit théâtre à même la rue dévolu à l’actualité où l’histoire prend chair, un récit  condensé d’humanité et le creuset d’une œuvre à venir.
 
Le récit est porté par un regard bienveillant et respectueux, d’où émanent une infinie douceur, une nostalgie, une pudeur, un humanisme et une élégance que ne déparent ni l’humour ni les anecdotes multiples et parfois cocasses. Captivé par cette écriture limpide qui, pour dire avec générosité la grande fresque humaine, ne rechigne pas à prendre son temps et à faire des détours pour ajouter au plaisir de la promenade, le lecteur est sous le charme. Un livre magnifique à lire et relire.

Dominique Baillon-Lalande 
(11/02/19)    



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Lectures








Grasset

(Janvier 2019)
128 pages - 12 €













Jean Rouaud,
né en 1952 a reçu le Prix Goncourt en 1990 pour son premier roman, Les Champs d'honneur. Il a, depuis, publié de nombreux livres.


Bio-bibliographie
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