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Corinne ROYER

Ce qui nous revient



Trois personnages de fiction ouvrent le premier chapitre du beau livre de Corinne Royer : Louisa, alors âgée de dix ans joue à observer le mouvement des ombres du feuillage d'un hêtre pleureur balayé par le mistral ; Elena Paredes sa mère est une soprano de talent ; son père Nicolaï Gorki est un artiste peintre. Cette famille vit de manière joyeuse et fantasque dans la 'Maison du Poète' à Fréjus, propriété du farfelu Oncle Ferguson et qui fut fréquentée par de nombreux artistes (Cocteau en particulier y a laissé des traces) ainsi que de nombreuses autres personnalités de renom. Mais, "les histoires qui commencent sous un hêtre pleureur n'augurent rien de joyeux"... En effet... un jour, on  dit à Louisa que sa mère doit s'absenter  quelques jours pour un récital, mais en réalité "Elena est partie pour trois modiques journées parce qu'ils ont décidé avec Nicolaï de ne pas garder le fœtus porteur d'un chromosome surnuméraire logé dans son ventre... On l'appelle  syndrome de Down ou trisomie 21 parce que dans ce cas, au cœur de la petite forêt de chromosomes, la paire 21 possède un arbre de plus". À l'issue de ces trois jours, Elena ne revient pas, elle décide de ne pas revenir. Absence d'Elena, quinze années d'absence. Louisa et Nicolaï vont alors continuer à vivre une vie de chagrin chacun à sa manière, une vie de dépossédés de la présence et de l'amour d'Elena.

Magnifiquement construit, avec beaucoup de sensibilité et de poésie, l'auteure nous embarque dans cette bouleversante fiction familiale et, en parallèle, dans une non moins bouleversante histoire de dépossédée – bien réelle celle-là – celle de Marthe Gautier, personnage central du livre. Marthe Gautier, découvreuse de la mise en évidence du chromosome surnuméraire de la trisomie 21, a été spoliée de sa découverte au profit d'UN autre qui en a tiré gloire et profits.  Jusqu'à ce jour elle n'est toujours pas reconnue officiellement l'auteure de cette découverte bien que les preuves abondent. Corinne Royer va alors nous emmener à la rencontre de cette femme à différents moments de sa vie : sa condition sociale de fille de paysans à Ocquerre en Seine & Marne, l'incroyable dispositif rudimentaire qu'elle a dû mettre en œuvre quand il lui fallait du plasma de coq dans l'application de sa technique de cultures cellulaires : "Elle se rendit alors à Ocquerre, dans la ferme de ses parents, chargea dans le coffre avant de la 4CV un jeune coq avec son sac de blé, puis lui trouva asile à Trousseau dans le jardin d'une infirmière. Chaque fois qu'elle avait besoin de plasma, il lui suffisait de ponctionner la veine alaire. Voilà pourquoi, bien qu'elle ait toujours assuré la communauté scientifique du plein consentement de ce spécimen, elle sait que le cocorico qui a fait de cette découverte un triomphe français à la barbe des Anglo-Saxons tient également à ce qu'elle définit avec jubilation  comme un coup d'Etat du petit peuple de la basse-cour."

Dans ce roman sans didactisme, où la fiction au réel se mêle, où le choix des mots a la même précision que celle d'une expérience de laboratoire, l'auteure nous restitue le portait extraordinaire de Marthe Gautier, ses combats, ses doutes, ses réflexions sur sa dépossession, ses "recours aux forêts", bref, toute son humanité.

Au-delà du 'cas' Marthe Gautier, ce livre est aussi une profonde réflexion sur le sort de nombreuses femmes chercheuses, bien souvent reléguées au rang de subalternes et dont les travaux sont accaparés par les hommes. "Les cris, les piaillements, les caquetages sont donc considérés comme de nature femelle. Cette organisation patriarcale de la basse-cour a toujours inspiré à Marthe une forme d'imagerie simpliste mais foncièrement éloquente, reproduction parfaite de ce qu'elle  ressentit lorsque sa découverte lui fut soustraite."

Yves Dutier 
(23/01/19)    



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Actes Sud

(Janvier 2019)
208 pages - 21












Corinne Royer
Ce qui nous revient est son quatrième roman.