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Cristina SÁNCHEZ-ANDRADE

Quelqu’un sous les paupières



Doña Olvido et Bruna sa servante demeurent seules depuis trop longtemps dans la vieille maison familiale hantée. « L'une avait des toiles d'araignée dans les yeux, était ridée comme une vieille pomme de terre et n'avait pas plus la notion de l'avenir qu'une poule ; l'autre avait la mémoire qui flanchait, un rein en mauvais état et ses genoux grinçaient comme des charnières rouillées. » À plus de quatre-vingts ans, elles entreprennent enfin le voyage dont elles ont tant parlé. Dans la Coccinelle de collection qui en a vu de belles, avec Olvido au volant (l’une des premières Espagnoles à avoir son permis ce dont elle n’est pas peu fière) et un étrange paquet sur le siège arrière dont on devine vite qu’il est suspect mais dont le lecteur n’apprendra la nature qu’à la toute fin, les deux vieilles se lancent dans une course folle à la motivation et à la destination mystérieuses à travers La Galicie. La route n’est pas sans surprises mais les aïeules ne manquent pas de ressources et de détermination et ceux qui croiseront Bruna affublée d’une robe de mariée et sa maîtresse à la conduite fantaisiste s’en souviendront. Un journaliste trop curieux et une mouette installée sur le toit de la Coccinelle depuis leur départ seront les seuls à les accompagner, fort inconfortablement, un certain temps.
La route est longue et, quand les deux vieilles ne s’engueulent pas, elle est propice aux souvenirs qui ont jalonné leurs soixante ans de vie commune. La vie de châtelaine de doña Olvido dans la  famille riche et excentrique de son époux Benigno s’est déroulée non sans heurts auprès d’une belle-mère à demi folle depuis le décès de son mari qui guette sans cesse le retour de trois fils absents, de Conchita, belle-sœur neurasthénique fan d’opéra qui passe ses journées à habiller des poupées et d’el niño Cristino, beau-frère capricieux comme un éternel adolescent miné par des pulsions sexuelles incontrôlées bien embarrassantes pour tous. Son mari, fils aîné de la famille qui tient les rênes de la maison, semble le seul à être normal, capable d’avoir un lien avec le monde extérieur et la réalité. C’est un homme souvent absent qui se pique de politique à l’heure de la guerre civile qui va bientôt ravager le pays.
De son union avec Olvido naîtra une petite fille à la santé fragile. C’est à ce moment que comme nurse et cuisinière Bruna fera irruption dans la maisonnée pour ne quasiment plus en repartir. De la vie antérieure de la paysanne bourrue et malodorante aujourd’hui atteinte de diabète et de dégénérescence sénile, véritable mère de substitution pour l’enfant et personnage indéfectiblement lié à la famille et tout particulièrement à doña Olvido, ce road-trip programmé révélera aussi les secrets.
Angelo da Pena, le docteur de famille également médecin du couvent de nones à proximité dont les pratiques médicales sont parfois surprenantes et nimbées d’un certain flou, et La Peira, chat adulé par Benigno et supporté plus ou moins bien par les autres membres de la famille, occupent aussi une place non négligeable au château. Une couturière un peu sorcière et très nationaliste, un amant boiteux et républicain, un rémouleur taiseux, feront aussi incursion dans cette histoire….
       
Le parallèle établi par l’auteure entre les conflits internes permanents qui rongent la famille et la fratricide guerre civile qui ravage le pays dans le même temps est évident et nourrit parfaitement  l’atmosphère de confusion, de cruauté et de violence qui habite ce récit. Mais, à la tragédie, Cristina Sánchez-Andrade a préféré le roman rocambolesque marqué au sceau d’un humour noir décapant, aussi drôle que cruel. Face aux phalangistes haineux qui trucident à tout va, les deux octogénaires fragiles au faux air de « Thelma et Louise » tâtent du maillet ou usent de strychnine pour régler leur comptes sans plus d’états d’âme. Les autres personnages ne sont pas en reste. Au-delà des drames qui ont tissé leur histoire familiale, leur caractère et leur comportement se trouvent exacerbés par l’isolement social et géographique du château et le huis clos mortifère auquel sont condamnés ses occupants. La galerie de portraits est si féroce et les tableaux si monstrueux qu’on se croirait plongé dans les dessous de l’histoire royale d’Espagne marquée par une forte consanguinité dans ce début du vingtième siècle. Cependant la romancière ne se fixe pas sur ce seul aspect mais donne à chacun sa place avec sa part de mystère et de douleur afin de provoquer par moments non pas de la sympathie mais une certaine empathie à leur égard. Le lecteur finit par s’attacher à Conchita victime du carcan social qui cache sous sa soumission et son apathie apparente une nature passionnée et la souffrance d’el niño Cristino, ce malade dont le côté provocateur, cruel et fantasque avec son trafic douteux de poupées masque mal un désespoir profond, ne peut de même laisser indifférent. Envers Pelagia, cette mère qui a sacrifié ses enfants sur l’autel de sa propre douleur pour les entraîner avec elle au bord de la folie dans un véritable enfer, les sentiments d’horreur et de pitié s’entremêlent. Quant à Benigno ayant fui, ce que l’on comprend aisément, cette atmosphère destructrice dans les voyages, la politique et le mariage, sa faiblesse de caractère en toute chose, son amour immodéré pour son chat, sa soumission à sa mère et son indifférence envers sa femme en font un personnage bien plus complexe qu’il n’y paraissait initialement. Pour Olvido, la naïve jeune femme prise au piège du prince charmant, la chance a vite pris les traits de Bruna, son bon sens populaire et sa détermination, qui par une étrange union pour le meilleur et parfois pour le pire l’a empêchée de sombrer avec eux tous.  

La guerre civile, dont la présence et les échos finissent par s’immiscer au sein même de cette forteresse à la dérive, servira de détonateur à l’effondrement du clan dont Olvido et Bruna ne feront qu’écrire le dernier chapitre des années plus tard. Alors, si terriblement vivantes dans cette propriété transformée en cimetière et la Galicie atteinte par la fièvre, aussi terrifiantes que bouleversantes, les deux vieilles atypiques n’en finissent pas de nous surprendre, parviennent à nous faire rire de leurs malheurs et nous émeuvent.

Dans ce polar bien mené qui diffuse les indices au compte-gouttes et se double d’un road-movie jouissif, passablement déjanté où les morts se ramassent à la pelle, le lecteur lui se régale. 
Un roman diablement cinématographique et rythmé à emporter avec soi pour les vacances.

Dominique Baillon-Lalande 
(21/06/19)    



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Cristina SÁNCHEZ-ANDRADE, Quelqu’un sous les paupières
Jacqueline Chambon

(Avril 2019)
304 pages - 22,50


Traduit de l'espagnol par
Edmond RAILLARD


















Cristina
Sánchez-Andrade,

née à Saint-Jacques-de-Compostelle en 1968,
a étudié le droit et le journalisme. Elle a écrit huit autres romans parus en Espagne. Quelqu'un sous les paupières est le premier traduit en français.