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Olivier SCHEFER


Conversations silencieuses
L’art, la beauté et le chagrin



Après Habiter l’aube de Rémy Oudghiri (chroniqué ici), les éditions Arléa nous proposent ces Conversations silencieuses, un autre court essai tout aussi utile et agréable. Une centaine de pages qui amènent le lecteur à réfléchir, s’interroger, revoir certaines images de son enfance, se pencher son propre rapport au monde et à la beauté. Encore un livre de partage. Ici, l’auteur évoque des souvenirs liés à sa découverte de la peinture depuis l’enfance et, en écho, le lecteur se retrouve dans un mouvement similaire. Même sans aucun souvenir commun, c’est la démarche qui attire. Chacun, à la manière de l’auteur, revoit ses découvertes, ses rencontres, les détails qui l’ont marqué, ce cheminement involontaire et inconscient qui a construit de façon chaotique dans notre mémoire et notre esprit une relation personnelle à la peinture, à l’art, à la beauté.

Ses parents étaient séparés et le mercredi, l’enfant allait, chez son père dont le bureau l’impressionnait, « rempli d’objets kabbalistiques, de livres, de disques, de dossiers, de dessins encadrés. […] Je ne comprenais pas vraiment ce que mon père faisait ici, enfermé pendant des heures.  […] Il y avait un lit monacal, à une place, entouré de livres. […] Des fiches de lecture rédigées dans une écriture en pattes de mouche. Quelque chose de rassurant émanait de ce cocon. Les livres étaient imprégnés de tabac, pas du tabac froid et âcre, plutôt une douce odeur de miel et de pain d'épices. Il me reste de tout cela la certitude naïve que les livres nous protègent de tout, solides murailles dressées entre nous et le monde. »

Certaines fois, ils allaient au restaurant ou au cinéma mais lorsqu’il pleuvait, ils restaient au chaud, chacun dans sa chambre. Le père préparait le repas et ils mangeaient dans la cuisine sans dire grand-chose. « Nous menions alors ce que j’appellerais nos "conversations silencieuses". […] La qualité d’un silence entre deux individus est une chose très particulière. Il y a autant de façons de se taire que de manières de parler. »

Un mercredi, en arrivant, l’enfant a trouvé sur la table basse du salon une pile d’une vingtaine de livres d'art. Dans ces ouvrages, à côté de toiles représentées dans leur intégralité, il y avait de multiples cadres avec des agrandissements de détails. Des visages, des objets, des fruits, des animaux… Comme il n'y avait ni bandes dessinées ni télévision, les livres de peinture lui ont apporté sa dose de rêve et d’évasion.

Un autre jour, son père lui a proposé une visite au Louvre. Il y a rencontré le Pierrot naïf de Watteau et retrouvé des impressions découvertes dans les livres.
L’auteur évoque aussi l’ennui qu’une visite de musée peut produire chez un enfant. « Il est plus aisé d’entrer dans un musée que de voir la peinture qui s’y trouve ! » Il en donne notamment deux exemples avec ses propres enfants et là aussi sa réflexion, et son autodérision, ne peuvent laisser le lecteur indifférent.
Il épingle le réflexe qui consiste à jeter un œil au cartel accompagnant un tableau « pour vérifier qu'il vaut la peine de s'arrêter devant telle œuvre. Ou bien, passant de l'œuvre, dont on ne sait trop que penser, au cartel, nous nous penchons discrètement pour lire celui-ci et décider s'il convient d'admirer cette toile plus longuement. »
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Le livre raconte encore nombre de situations, personnelles comme les déjeuners de famille chez la grand-mère ou plus extérieures comme la visite du Louvre de nuit par Napoléon ou l’incendie du Musée national de Rio de Janeiro où cinq cents mille documents ont brûlé dont les archives de Claude Lévi-Strauss…

L’auteur évoque aussi son métier (enseigner l’esthétique à l’université) et la difficulté d’en parler sans se confronter à l’hostilité vis-à-vis de l’art moderne, abstrait, conceptuel ou aux dérives du marché de l’art. Ces conversations-là peuvent être houleuses…

Tous ces récits participent à la réflexion de l’auteur sur la construction de notre rapport à l’art, sa découverte, sa conservation, les sentiers tortueux qu’empruntent les observations, les surprises, les émotions, les impressions pour atteindre notre esprit, habiter notre mémoire…

Un livre clair, vivant, plein de souvenirs et d’anecdotes, de tendresse et d’humour, mais aussi un livre pour rêver, méditer, réfléchir sur soi-même. Un petit livre pour un grand bonheur de lecture.

Serge Cabrol 
(14/08/19)    



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Lectures








Olivier SCHEFER, Conversations silencieuses
Arléa
(Avril 2019)
108 pages - 17














Olivier Schefer,
historien et philosophe, professeur d'esthétique à l’université, a déjà publié une dizaine de livres.