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Jordi SOLER


Ce prince que je fus


C'est en s'appuyant sur des documents et des faits historiques incontestables du XVIème siècle que Jordi Soler a construit ce roman. Avec un talent de conteur hors pair, il va prolonger cette histoire née au moment de la conquête du Mexique par Cortés jusqu'au XXIème siècle.  Histoire à la fois tragique, drôle, cocasse mais avec toujours en contrepoint une allusion subtile (et parfois féroce) aux turpitudes de Franco, aux compromissions de certaines personnalités des lettres, aux relations toujours ambiguës entre l'Espagne et le Mexique, aux illusions et à la fascination toujours vivante des titres de noblesse.

L'histoire commence avec celle du baron Don Juan de Grau qui accompagne Cortés lors de la conquête du Mexique dans les années 1519-1520. Bien que l'on sache peu de chose des tractations qui ont pu avoir lieu, le baron de Grau décide de ramener en Espagne pour l'épouser, la princesse Xipaguazin, fille de l'empereur aztèque Moctezuma II. C'est donc vers 1521, que Juan de Grau rentre en Espagne avec la princesse, accompagnée de sa nombreuse et voyante suite, pour s'établir dans son château à Toloriu, minuscule village des Pyrénées catalanes. Devenue à demi-folle, prostrée, Xipaguazin donnera néanmoins naissance à un fils, Juan Pedro de Grau Moctezuma, premier représentant d'une lignée de la noblesse espagnole et de l'empire aztèque. Peu de temps après la naissance de Juan Pedro, la princesse meurt, puis le baron, et une grande partie de la suite aztèque s'exile vers le sud de l'Espagne pour fuir Toloriu, village froid perdu dans la montagne.  De la suite de cet exode aztèque et de la  noble descendance du baron et de la princesse, nous ne savons que peu de choses, si ce n'est que celle-ci aurait caché un trésor...

Presque cinq siècles plus tard, le narrateur part à la recherche de ce trésor, que d'ailleurs il ne trouvera pas, mais bien plus que ce trésor, il découvrira l'existence des derniers descendants de la lignée des Grau-Moctezuma et ceux de la suite aztèque de Xipaguazin qui vivent dans les grottes du Sacromonte en compagnie des gitans...

Qui sont donc ces derniers descendants de cette noblesse hispano-aztèque ? On les retrouvera à Barcelone : Un patron de conserveries de thon et de sardines plus préoccupé de la prospérité de son entreprise et de sa notoriété que de son ascendance. Son  fils Federico, au contraire va s'employer à redorer le blason de l'ascendance impériale de Moctezuma. Il va créer "l'Ordre Impérial et Souverain de la Couronne Aztèque" se faire appeler "son Altesse" et mener grand train avec serviteurs dans son hôtel particulier en dépit du déclin financier de l'entreprise de feu son père. Les nouveaux titres nobiliaires de son Altesse Federico Grau-Moctezuma – après quelques risées – vont attirer l'attention de la noblesse espagnole jusque dans l'entourage du Pouvoir. Franco va l'inviter au Pardo, croyant déceler en lui un ambassadeur idéal pour redorer son blason auprès du Mexique. (Le Mexique n'a pas eu de relations diplomatiques avec l'Espagne pendant tout le règne de Franco.) Son Altesse sera reçue en grandes pompes avec le dictateur chez Dalí à Cadaqués... Jubilatoire !

Avec humour, le narrateur va nous dévoiler tout un florilège des impostures de Son Altesse : la vente à prix d'or de médailles et décorations à la bourgeoisie espagnole  en quête de titres nobiliaires. Belle occasion pour étendre cette fascination  au monde de la littérature : Camilo José Cela, par exemple – franquiste de la première heure – n'a-t-il pas reçu des mains de Juan Carlos I le titre de Premier Marquis d'Iria Flavia. (Allusion perfide qui n'est pas citée dans le livre, mais cette fascination semble perdurer encore aujourd'hui puisque Mario Vargas LLosa a été titré "Marquis de Vargas LLosa" par le même Juan Carlos !)

La fin du règne de Franco, les révélations publiques quant à la délivrance de faux titres nobiliaires, les plaintes en justice, la saisie de son hôtel particulier ont contraint Son Altesse à s'exiler au Mexique dans le village de Motzorongo où selon le narrateur  la Princesse Xipaguazin est encore connue...
Formidable roman construit comme une partition musicale où nous retrouvons d'un chapitre à l'autre une phrase singulière pour décrire un personnage, roman picaresque d'une certaine manière dans la mesure où derrière cette histoire extravagante se faufile une critique non dissimulée des impostures humaines.
Ce prince que je fus : de la grande littérature !

Yves Dutier 
(27/09/19)    



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Lectures







Jordi SOLER, Ce prince que je fus
La contre-allée

(Septembre 2019)
300 pages - 20


Traduit de l'espagnol par
Jean-Marie SAINT-LU











Jordi Soler,
né au Mexique en 1963,
dans une communauté d’exilés catalans fondée par son grand-père à l’issue de la guerre civile espagnole,
a vécu à Mexico puis en Irlande avant de s’installer à Barcelone en 2005.
Ce roman est le sixième traduit en français.


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