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Denis SOULA

Deux femmes


Deux femmes, la cinquantaine, sans nom ni prénom. La première travaille dans un magasin. Depuis la mort de sa plus jeune fille (le lecteur ne saura rien sur le drame même) tente de surnager dans la vie quotidienne pour préserver un reste de normalité pour l’aînée qui vit à ses côtés. Le père des petites est parti il y a des années sans laisser d’adresse. Il faut du temps à chacune pour que le fantôme de la cadette disparaisse. La lycéenne le fuit les écouteurs sur les oreilles en s’enfermant dans sa musique dès qu’elle le peut. La chaleur gaie de Christiane, l’infirmière qui habite sur le même palier très appréciée des deux gamines, aide un peu. Puis ce seront les copains de lycée, l’amie de toujours et deux nouveaux venus qui viennent  de quitter leur Liban natal et sont encore en peine avec la langue française. La mère, elle, cumule les insomnies, la douleur qui la taraude sans faiblir et cette obligation de ne rien en laisser paraître, ou pas trop, pour ne pas gêner les autres, collègues prévenantes qui lui épargnent les clients les plus agaçants ou adolescente qui semble s’en sortir mieux qu’elle. La femme a toujours été forte et indépendante. Grâce à l’enveloppe remise par la patronne à son travail elle a pu régler ses dettes et garder sa moto pour les balades du dimanche à deux. L’atmosphère est moins pesante à l’air libre et c’est le seul plaisir qu’elles parviennent encore à partager.  « Combien de temps pour soigner, pour raccommoder ? Je ne sais pas [...] Nous avançons  lentement hors du malheur. »

L’autre Française vit à Amsterdam. Elle est issue de la grande bourgeoisie parisienne, de celle qui chasse en Sologne et monte à cheval. La mort de sa mère dans un accident de la route avec le père comme conducteur l’année de son bac obtenu avec mention l’a beaucoup affectée. Le corps du père, un avocat cynique et proche de l’extrême droite phalangiste, a été retrouvé une balle dans la tête quelques mois plus tard. La jeune fille repérée lors d’une partie de chasse pour sa maîtrise des armes se voit alors proposer un poste dans la garde rapprochée d’une personnalité proche du président. Mitterrand vient d’être élu, elle a soutenu sa campagne avec enthousiasme, est pleine d’illusions. Apprendre à « conduire des motos et des camions, faire de la chimie et des équations, dévorer des livres d’histoire et des manuels de géopolitique, apprendre plusieurs langues et des notices d’utilisations d’armes et d’explosifs » au sein d’un régiment où elle est la seule fille et la plus jeune, finira de la séduire. Quelques années plus tard elle est intégrée comme tueuse d’élite pour les Services secrets de la République, chargée d’éliminer d’anciens criminels de guerre à travers le monde. « Je vis avec ceux que j’ai exécutés. Ils rôdent. Quand je marche le long des canaux, j’aperçois leurs silhouettes sur l’autre rive. » Si son âge lui permet maintenant de finir sa carrière dans un poste en retrait elle s’y refuse encore et accepte une nouvelle mission dans sa région natale  sur les traces d’un ancien terroriste...
 
Le parcours et la vie respective de ces deux femmes ne les prédestinaient pas vraiment à se rencontrer. Elles se croiseront pourtant le temps d’une longue nuit où en quelques regards et à demi-mots elles vont se reconnaître et s’allier. Alors qu’un règlement de compte entre terroristes s’annonce dans la maison isolée de Sologne où elles sont réfugiées, il leur faut à tout prix sauver la vie des enfants présents à leurs côtés. « Je veux qu’ils vivent. Je veux vivre. » 

Le lecteur découvre progressivement les deux personnages à la vie marquée au fer rouge par la mort par des récits à la première personne du singulier comme à travers un journal intime qui permettrait de pénétrer leurs pensées. Ce sont deux femmes fortes éprises de liberté qui se sont émancipées très tôt. Du genre à ne jamais  baisser les bras face à l’adversité même quand trop de questions les assaillent, l’une par amour pour sa fille, l’autre pour celui de la justice. L’auteur qui semble avoir pour ces femmes debout de l’empathie s’efface derrière elles avec une évidente simplicité et beaucoup de finesse, loin du pathos ou du sensationnel.
La construction croisée de leurs récits, personnel et presque intemporel pour celui de la première, nécessairement plus historique au gré des missions accomplies en ce qui concerne la tueuse d’élite, accompagnent une insidieuse montée en tension jusqu’aux scènes pleines de fureur, de chaos et de violence qui éclatent dans le dernier tiers du roman le  faisant basculer dans un polar évoquant le terrorisme d’extrême droite. Le rythme alors s’accélère.

Pas de longue analyse psychologique ici mais des faits, des gestes, des situations, des ressentis restitués avec précision. Sa brièveté (cent dix pages à peine) intensifie le récit et le minimalisme de l’écriture sèche et épurée le dynamise.  

Un roman intelligent, efficace et fort, sur deux femmes ni ordinaires ni exceptionnelles mais fascinantes par leur positionnement face à la vie et la mort qui laisserait son lecteur KO si l’auteur n’avait pas eu la délicatesse de terminer son histoire sur une lueur d’espoir,  laissant flotter dans notre mémoire bien après les derniers mots l’émotion.

Dominique Baillon-Lalande 
(01/02/19)    



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Joëlle Losfeld

120 pages - 12,50













Denis Soula,
né en 1966, réalisateur d’émissions de radio sur FIP et de documentaires pour France Télévision, France Inter ou France Culture, est l’auteur de plusieurs romans et de livres sur le sport.