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Gonçalo M. TAVARES


Une jeune fille perdue dans le siècle
à la recherche de son père



Tout commence par une rencontre. Marius voit une adolescente au « visage si caractéristique, arrondi, avec des yeux et des joues énormes. Une handicapée – ou un handicapé ? », perdue sur le trottoir. Elle a 14 ans, dit s’appeler Hanna et montre naturellement à Marius qui la questionne une boîte contenant une série de fiches pédagogiques destinées à l’adaptation des handicapés mentaux au monde extérieur. C’est là son seul bien et la gamine probablement trisomique semble à la recherche d’un père dont elle se refuse à prononcer le nom car « il lui arracherait les yeux et la langue », dit-elle dans un éclat de rire. Après avoir écrémé toutes les institutions qui accueillent les enfants atteints de ce type de handicap sans retrouver celui qui la soigne où un autre qui accepterait de la prendre en charge, Marius ne se sent pas le cœur d’abandonner à la rue cette gamine inconsciente du danger, toujours de bonne humeur, semblant s’adapter à tout sans protester et qui spontanément s’attire la bienveillance de tous. Le vagabond toujours aux aguets et apparemment en fuite (sans que nous en apprenions beaucoup plus sur le sujet) la prend donc sous son aile pour l’accompagner chez ce père qui résiderait à Berlin. Sans nom ni adresse, le challenge va être difficile et une personne qui cherche à se cacher peut-elle vraiment en aider une autre à chercher quelqu’un ?

C’est le périple de cet étrange duo avec ses aventures et ses rencontres que Gonçalo M. Tavares nous raconte ici. L’occasion de croiser un colleur d’affiches peu commun qui, avec ses frères et sœurs, tente modestement de semer un peu d’inquiétude et d’éveiller les consciences. « Nous avons collé des milliers d’affiches dans toutes les villes d’Europe, ajoutez au nombre de personnes influencées par cette affiche-ci le nombre de celles qui, à cet instant, dans les rue les plus discrètes, passent devant nos autres affiches : cela représente une foule, c’est une armée que nous sommes en train de former. Il ne s’agit pas de prendre les armes [...] du moins pas tout de suite, nous voulons que les gens aient bonne mémoire [...] qu’ils soient gagnés par une rage contenue, maîtrisée pour plus tard être extériorisée  avec plus de force mais au bon moment, de concert avec des milliers d’autres... » Le sculpteur de l’infiniment petit qui cache des messages indécelables à l’œil nu dans ses œuvres et cherche à se défaire d’une martre congelée est lui aussi fort bizarre. Quant au vieil antiquaire chez qui ils vont pour tenter de faire identifier la pièce métallique retrouvée dans la poche d’Hanna et censée d’après elle avoir appartenu à son père, c’est une figure plus rassurante mais tout aussi décalée. Il niche au dernier étage d’un immeuble en ruine dont l’escalier non éclairé et à demi effondré se tient par miracle au bord du vide, dans un bric-à-brac insensé et note chaque jour dans un registre inauguré par ses ancêtres une suite infinie de nombres pairs. Seul Joseph Berman, ce photographe fier de son catalogue de portraits anthropométriques de trisomiques, capturés de face et de profil, comme des prisonniers ou les animaux apeurés dont il a fait sa spécialité qui s’obstine à vouloir ajouter Hanna à sa collection, s’avère réellement inquiétant.

L’hôtel dans lequel le duo s’installe est lui aussi fort étrange : les chambres n’y sont pas numérotées mais dotées du nom des différents camps de concentration avec une topologie de l’endroit calquée sur la cartographie des camps. « Nous le pouvons car nous sommes Juifs », explique la tenancière à Marius qui s’en effraye. Mais celui-ci découvre vite que Raphaella et son mari Moebius, qui s’est fait tatouer le mot «Juif» dans toutes les langues dans le dos, sont des propriétaires très serviables, toujours prêts à s’occuper de Hanna qui les adore quand il a des démarches à faire. Ils y feront aussi connaissance avec le « vieux Terezin », un rescapé des camps ayant pension permanente à l’hôtel qui leur fait découvrir dans une friche près de la gare une partition inconnue de plus de soixante ans à demi effacée sur un mur dont il dit : « J’ai sifflé cette mélodie inlassablement quand j’étais prisonnier, la musique est d’une grande utilité. » Il essayera aussi en riant et sans grand succès de l’apprendre à Hanna en qui il voit un relais idéal.

On ne reverra pas le vieux Terezin mais pour Marius et Hanna l’aventure continue...

 

Cette odyssée initiatique dans l’Allemagne des années cinquante aurait été très angoissante si elle n’était pas absolument illuminée par les rires, les mots et les gestes d’Hanna et réchauffée par la bienveillance qu’elle génère autour d’elle. « Hanna semblait avoir un truc, sans en être consciente, pour faire apparaître des expressions bienveillantes. Presque immanquablement, les gens que l’on croisait laissaient tomber quelque chose qui, une poignée de seconde plus tôt, verrouillait leur visage et, renonçant à toute attitude défensive, souriaient, tendrement, ouvertement, soit à Hanna, soit à moi, soit à nous deux. » La trisomie 21, sujet approché par l’auteur dans une de ses pratiques professionnelles n’est pas ici traitée comme sujet mais comme contrepoint. Hanna, rescapée du nazisme d’une autre nature que Terezin ou Moebius, oppose à l’horreur des camps et à leur mémoire son innocence, son sourire, sa bienveillance et son appétit de vie.
Alors quand les pages sombres de l’Histoire ressurgissent de l’ombre, l’espoir et l’avenir qui reste à construire viennent faire l’équilibre. La tribu des afficheurs Stamm en fait son credo mais les propos plus sombres du vieux Terezin  quand il évoque l’existence de sept "hommes-mémoire" éparpillés à travers le globe ayant mémorisé en détail tous les grands événements du vingtième siècle ayant directement ou indirectement rapport aux Juifs pour les transmettre ensuite à l’identique chacun à sept autres afin que le flambeau de leur Histoire jamais ne s’éteigne, va aussi dans ce sens. Don Quichotte (surnom donné par Marius à l’antiquaire) par son rapport aux objets mais surtout à cette liste intergénérationnelle de  nombres pairs qu’il poursuit sans faillir au sujet de laquelle il répète : « Il s’agit simplement de continuer, juste de continuer », participe à ce même mouvement.

C’est un roman labyrinthique et halluciné que nous offre ici Gonçalo M. Tavares,  avec des accroches et des lectures multiples, du portait lumineux d’une jeune handicapée au traumatisme de la Shoah, du périple presque loufoque du duo aux rencontres plus surprenantes les unes que les autres qui ne les aident que fort peu dans leur quête à la partition la plus onirique et symbolique possible des lieux et des événements. En jouant avec l’irrationnel et nos peurs les plus enfouies, l’écrivain s’évade alors des frontières du réel pour flirter avec l’absurde dans une atmosphère plus envoûtante qu’affligeante.

Une jeune fille perdue dans le siècle à la recherche de son père est aussi une fable sur les traces de Hansel et Gretel que Marius aime à raconter à la fillette.  Sous leurs atours fantasques et improbables, les personnages secondaires, dans ces séquences successives et souvent sans lien évident, mettent en scène, comme dans le Alice de Lewis Carroll auquel il peut par moment nous faire penser, des questions existentielles autant que politiques conjuguant fantaisie et profondeur. Ainsi la question du temps, à travers la montre de Don Quichotte, l’horloge de cette usine connectée au rythme de travail des ouvriers ou les séquences de films de marathons passant en boucle chez l’ami de Marius qui peuvent faire écho à la montre à gousset du lapin blanc ou au personnage du Chapelier, symboles du dérèglement du temps.   
  
Si le fascisme y est présent en arrière-plan mais en permanence, le dernier chapitre, certes un peu énigmatique et inattendu mais hautement métaphorique, offre aux lecteurs une fin ouverte, plus contemporaine et presque optimiste, sur la responsabilité, la colère, la nécessité de la lutte et l’élan collectif.

Une étrange immersion dans l’histoire du XXe siècle et une belle leçon de vie et d’humanisme doublées d’une extraordinaire aventure littéraire.

Dominique Baillon-Lalande 
(16/01/19)    



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Lectures










Viviane Hamy

256 pages - 19


Traduit du Portugais par
Dominique Nédellec










Gonçalo M. Tavares,
auteur portugais, né à Luanda en 1970, ne cesse de publier (romans, recueils de poésie, essais, pièces de théâtre, contes et autres ouvrages inclassables) et a été récompensé par de nombreux prix nationaux et internationaux. Son œuvre est traduite dans une cinquantaine de pays.


Bio-bibliographie
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