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Sharlene TEO

Ponti


Mais dès la fin de l’année, je portais mon amitié avec Szu comme un seau d’eau rempli à ras bord, impossible à soulever et éclaboussant tout sur son passage.

L’une après l’autre, Szu, Circé et Amisu nous donnent leur point de vue sur leur enfance, leur adolescence et leur vie de femme. Nous sommes à Singapour  posé un degré tout juste au nord de l’équateur tel un cœur de cible, et le soleil y tape comme s’il visait la terre dans le but de l’abattre pour de bon. L’atmosphère est constamment poisseuse, brumeuse, glauque.

Chaque chapitre porte le prénom de celle dont il est question et une date. Szu et Circé parlent à la première personne ; la vie d’Amisa nous est rapportée et on comprend à quel point elle pèse sur le destin des deux adolescentes.

Très vite on comprend aussi qu’Amisa  est la mère de Szu. Vénérée par sa fille pour son extraordinaire beauté et sa carrière-éclair d’actrice, Amisa, en retour, n’aime pas sa fille, comme elle n’a pas été aimée par sa mère, n’aime pas son mari qui s’en va alors que Szu a huit ans, n’aime pas sa vie qu’elle passe allongée en fumant et en buvant. Seules, sa courte carrière dans trois films d’horreur et son étrange « sœur » Yunxi qui fait bouillir la marmite en recevant chaque jour des clients pour, contre espèces trébuchantes, les mettre en relation avec l’au-delà, ont grâce à ses yeux.

La maison où habitent les trois femmes, décrite par Szu, ne déparerait pas dans les  films d’horreur où Amisa joue le rôle de Ponti et que Szu connaît par cœur.
Ponti conclut un pacte avec un bomoh pour devenir belle. […] Le sorcier l’exauce […] Cependant la beauté de Ponti s’assortit d’une soif de sang mâle. Désormais elle est le Pontianak, un monstre cannibale. Pour conserver son apparence, elle doit trouver des victimes dont elle se nourrit.
La tante Yunxi est décrite aussi par Szu comme une horrible minuscule femme-violon, stridente, étroite et raide.

Szu a seize ans. Elle souffre énormément du manque d’amour de sa mère, de l’absence de son père, du charlatanisme de son médium de tante et se trouve moche. Quand j’avais onze ans, j’espérais que la puberté me transformerait, qu’un jour viendrait où je sortirais de ma chrysalide, où ma beauté s’épanouirait. Pas de bol ! À la place, j’ai eu de l’acné. Les cheveux gras. Mes règles. Apparemment je tiens ça de mon père, le côté ingrat, palot des Ng.

Szu déteste son école et les filles qu’elle y côtoie. Notre école est une institution religieuse, celle du couvent Whampoa de l’éternelle Bénédiction, pourtant il n’y a rien de pieux dans ce que les adolescentes s’infligent les unes aux autres. […] Je ne crois pas aux esprits sacrés, mais au tout début de mon séjour ici […] chaque matin, suivant le rythme de mes pas jusqu’aux portes, je me récitais cette prière :
Faites que personne ne soit méchant avec moi
Que tout aille bien pour moi.
Amen, amen, amen.

Szu étouffe chez elle, étouffe en classe. Dans la classe, la chaleur est si étouffante que les trente-trois élèves perdent la moitié de leur poids en sueur […] la salle cuit, dégageant une odeur de déodorant Impulse et de serviettes hygiéniques souillées. La transpiration colle nos blouses amidonnées et boutonnées à nos peaux, aussi transparentes que des pelures d’oignon. Les autres filles se moquent d’elle ou la fuient. Jusqu’au jour où elle va rencontrer Circé, une élève d’une autre classe, sans problème apparent, plutôt quelconque, fille de nouveaux riches, elle et son frère aîné sont gâtés par leurs parents.
La sincérité de son sourire me soulève le cœur, c’est la sensation que provoque un dos d’âne sur la banquette arrière d’une voiture. Szu est conquise, Circé se laisse faire. Les deux filles vont s’épauler puis leur amitié va devenir fusionnelle pendant cette année mémorable de 2003 où la mort d’Amisa  va servir de révélateur à toutes les deux.

Sharlene Teo a l’art de mêler le fantastique à la banalité et l’atmosphère moite et polluée de Singapour ajoute à l’étrange cruauté de ce premier roman. La brume a encore épaissi en un voile gris que je balaie de mon visage pour avancer. […] L’air a l’odeur et le goût du rassis. L’auteure sait jouer avec les nerfs du lecteur qui avance, lui aussi, à l’aveuglette, dans cette histoire poisseuse et se surprend à frissonner d’angoisse pour de petits détails mystérieux qui jettent sur les vies des protagonistes une ombre inquiétante.

Le personnage de Szu, pour moi la narratrice essentielle, finit par émerger du brouillard épais et gluant des films d’horreur de sa mère et de celui de sa triste adolescence, en vampirisant, en quelque sorte, son amie Circé, la laissant exsangue sur le rivage de l’âge adulte, n’arrivant pas à se remettre, telle la Circé d’Homère de son amour pour Ulysse, de cette amitié exclusive qui pourtant n’aura duré qu’un an. Circé, à trente-trois ans, a encore de cette année 2003 un souvenir précis et pesant. […] les odeurs et les ombres de ce cul-de-sac demeurent étrangement indélébiles, ce brouillard de Malboro, ces vagues d’encens, l’aquarium bouillonnant tel un chaudron, l’autel aux déesses tournantes, la pièce fermée à clé. […] Son chagrin [celui de Szu qui vient de perdre sa mère] m’entravait, se déversait sur moi sans que je puisse m’en dégager : ni au cinéma, ni en révisant dans les cafés, pas même quand j’étais seule.

Szu ne nous a-t-elle pas prévenu dès le début du roman, en parlant de sa mère, un monstre qui flairait ses victimes, qu’un jour, j’apprendrai moi aussi son art achevé de la cruauté.

Sylvie Lansade 
(09/09/19)    



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Sharlène TEO, Ponti
Buchet-Chastel

(Avril 2019)
312 pages - 20


Traduit de l'anglais
(Singapour)
par Mathilde Bach














Sharlene Teo,
née en 1987 à Singapour, a étudié en Grande-Bretagne. Ponti est son premier roman.