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Emmanuelle URIEN

La terre est ronde comme un losange



« Huit heures de boulot + une pause déjeuner expédiée + une heure et demie de bouchons au total = dix heures de stress cumulé, calcula Andrea en déverrouillant avec soulagement la porte de son appartement. » Andrea, trentenaire d’origine allemande, travaille comme psychologue pour le centre de contrôle et d’observation de la Station Spatiale Internationale de Toulouse, entretenant une liaison par écran quasi constante avec les astronautes envoyés dans l’espace. Elle suit actuellement la mission Space Oddity avec le russe Anton, la japonaise Iko, les américains Mike et Shanon, l’allemand Christian et le canadien André dans le Node 1.
Côté sentimental, depuis son divorce il y a un an, c’est le calme plat. Elle a une petite fille de quatre ans, Steffie, surdouée et hyperactive toujours surprenante mais souvent ingérable, qui la rejoint   une semaine sur deux. La relation entre la petite tornade créative à la frimousse d’ange et sa mère à tendance psycho-rigide est imprégnée d’un indéfectible amour et d’une vraie complicité. Par contre les conversations téléphoniques avec sa propre mère et les transferts de Steffie entre son ex-mari et elle, déclenchent presque inévitablement au mieux l’agacement au pire la colère d’Andrea.

L’immeuble où habite Andrea est au centre du roman puisque celui-ci débute à  l’emménagement d’un voisin contrebassiste  dans l’appartement du dessus. Le musicien c’est Alexis, un quarantenaire apparemment dépressif (le lecteur n’apprendra pourquoi qu’a la cent quatre-vingtième page) qui revient de deux ans de tournée en Europe et en Amérique du sud. »Après des années passées à fuir, n’était-il pas temps pour lui de s’installer quelque part ? (…) Il espérait que sa sédentarité lui garantirait la stabilité dont il avait besoin pour se remettre à composer. » L’univers affectif du jazzman se limite à cette époque à Mélina, la grand-mère qui avait pallié aux nombreuses absences de sa fille auprès de ses petits-enfants avant de retourner dans son village natal de Grèce lorsque plus personne n’eut besoin d’elle, avec laquelle il communique chaque semaine par Skype et à Philippine, la jeune sœur avec laquelle il a toujours eu un lien de complicité fort. C’est elle qui l’a convaincu de venir à Toulouse, l’hébergeant à son retour en France le temps de lui trouver un appartement près du sien pour qu’il se fixe à portée de son affection. Philippine,  trente ans à peine, les cheveux rouges et des piercings plein le visage, est tout le contraire de son frère : la tatoueuse de métier est aussi exubérante et spontanée qu’Alexis est réservé, drôle et charmante qu’il semble éteint. La jeune punk est également flanquée d’un chien particulièrement hideux et caractériel qu’Alexis nomme « le rat ». 

On peut se douter que la cohabitation du trio formé par Andrea, Alexis et Philippine sur lequel ce roman fantaisiste mené à deux cents à l’heure s’appuie, s’avère plein de surprises et de rebondissements.  De délicieux dolmas (feuilles de vigne farcies) accompagnés de pic-saint-loup (vin local), un chat noir qui porte malheur, joueront aussi leur rôle dans le dénouement, faisant émerger les secrets que chacun cache soigneusement aux autres. Mais comme le dit l’adage « faience et langueur d’étang font plus qu’écorce ni qu’orage » et le temps est à l’œuvre pour tisser des sentiments entre ces personnalités a priori peu compatibles.
Pendant ce temps, dans l’espace, tandis que l’exploration continue et que la science progresse,  un space-vaudeville pimenté se joue en direct sous les yeux de la psychologue qui, surprise, s’agace de la scène de ménage intergalactique à laquelle elle assiste avant de peiner à contenir son fou rire.

Cette romance décalée et humoristique  explore l’amour sous toutes ses formes, qu’il soit maternel, fraternel, physique ou fantasmé, tragique ou comique, toxique ou salvateur, normé ou différent, sur terre ou en apesanteur. Mais le roman dépasse ensuite ce cadre initial pour, face à la complexité des sentiments,  aborder plus largement celle de toutes relations sociales, familiales et personnelles. Une modification infime du champ qui dote La terre est ronde comme un losange d’un enrichissant arrière-plan dépeignant la société de ce début du XXIe siècle. Dans l’intimité, au bar ou au travail, la solitude, la culpabilité, la tristesse, des uns ou des autres se dévoilent, tels de minuscules contrepoints venus non miner mais humaniser la comédie amoureuse. La problématique des apparences parfois trompeuses ou celle des masques derrière lesquels d’aucuns se cachent pour se protéger s’y trouvent également abordées à travers le personnage psycho-rigide qu’Andrea s’est forgé et chez certains personnages secondaires comme Dominique ou Jacques, le collègue de travail machiste d’Andrea. 

Le texte d’Emmanuelle Urien est vif, émaillé de nombreux dialogues, entrelardé de jurons en allemand qu’affectionne Andrea (traduits en bas de page) ou des expressions détournées avec malice par Philippine : « le jugement des niais »« avariés ou vendus avant la fin de l’année », « un amour chasse le clou », « les chiens se noient la caravane trace », etc. Si les interlocuteurs de la punk aux cheveux rouges ou elle-même en rétablissent parfois la version originale, d’autres sont laissées à notre libre interprétation, ce qui est non seulement très ludique mais contribue à créer un lien particulier entre le lecteur et ce personnage aussi décalé que séduisant.
C’est sans aucun doute le plaisir que prend l’auteur à jouer ainsi avec les mots, les proverbes, le langage et le croisement des langues (français, grec et allemand), de façon parfois potache, parfois poétique, mais toujours inventive, qui donne à ce roman toute sa saveur.  

Si la légèreté et l’humour sont la marque première de La terre est ronde comme un losange, ce roman n’est, par son ancrage dans l’actualité, pas aussi anodin qu’il pourrait le paraître. Quant à la chute imaginée par Emmanuelle Urien, non seulement elle devrait en surprendre plus d’un mais, par son détournement du happy-end classique en fin heureuse non conventionnelle voire provocatrice  en résonance directe avec la France d’aujourd’hui, elle est aussi bluffante que magistrale. 

Un divertissement sensible, drôle et inventif à recommander pour les jours de stress. 

Dominique Baillon-Lalande 
(12/11/19)    



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Lectures








Eyrolles

(Septembre 2019)
300 pages - 16











Emmanuelle Urien
née en 1970 à Angers,
nouvelliste et romancière,
a déjà publié
une dizaine de livres.





Pour visiter le site
de l'auteur :
www.emmanuelle-urien.org











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