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D. W. WILSON

La souplesse des os



Les douze nouvelles de ce recueil se déroulent à Kootenay Valley en Colombie Britanique, dans le village de Invermere  coincé entre les Rocheuses impressionnantes, les Purcells plus vallonnées et le lac Windermere. Là vit à huis clos une petite communauté rude comme le climat local. Les hommes boivent de la Kokanee et ont une fâcheuse tendance à user des poings à la moindre occasion. Les voitures et la Winchester  tiennent une place de choix dans l’échelle de valeur de cet univers essentiellement masculin.
Les nouvelles s‘articulent à travers deux générations à partir de personnages récurrents : Will Crease, ce gamin, ado,  puis adulte présent dans sept des nouvelles du recueil ; John, son père, flic de la police montée porté sur le judo et la boxe en et hors service ; et Mitch Cooper, le meilleur ami de Will, dont le père ornithologue travaille dans une réserve naturelle.   
Au village, la plupart des pères sont ouvriers à la scierie, mécanicien, électricien, éleveur, maçon et leurs fils, tels de jeunes coqs en quête de filles, d’alcool et de bagarre, tour à tour victimes, durs à cuire ou voyous, s’empressent d’affronter la figure paternelle avant, le plus souvent, d’en suivre les traces.

La filiation, et surtout le rapport père-fils, est le grand sujet qui, outre l’unité de lieu et de temps (années 90) fait lien entre toutes ces nouvelles. En marge de l’histoire de Will, son ami et son père, cinq nouvelles autonomes viennent s’insérer respectant ces trois constantes. Ainsi quand le professeur des Mathématiques selon Friedrich Gauss, un intrus venu enseigner à Invermere, nous rapporte cette journée particulière où sa femme l’a quitté emmenant son fils avec elle, c’est aussi la brutalité et l’enfermement de ce village qu’il a du mal à comprendre et intégrer qu’il évoque. « Il y a une semaine de cela, mon fils s'est accroché pour la première fois avec des autochtones. Par autochtones j'entends les culs-terreux – les fanas de flingues qui votent à droite et profitent des aides sociales, qui claquent leurs indemnités chômage en came à la réserve indienne, qui pensent que le bœuf séché plus Coca égalent déjeuner équilibré pour des mioches. Les gosses de ces gens-là sont du genre à fracasser des bouteilles de bière sur des camions, à bombarder les pare-brise de mottes de glaise aussi grosses que des pommes de terre, à se marrer de bon cœur devant la souffrance d'autrui. » Le fait qu’à aucun moment ne soit faite la moindre allusion aux Crease ou à Cooper ni aux autres familles du village dans ce récit, accentue la marginalité même du personnage. De même L’écho au fond de la vallée, une short story autonome de cinquante pages qui  aurait pu donner lieu à une publication isolée, incarne la même réalité sociale et familiale écrasante à partir de l’histoire du jeune Winch, son père et son grand-père, sur fond de scierie locale. Cette  convergence vient créditer de façon plus intense encore et plus fataliste la violence et l’âpreté de la vie à Invermere et  les difficultés intrafamiliales qui en découlent. Ici  on chasse et s’affronte sans jamais déposer les armes par crainte de perdre la face, « On s'accroche et les choses tournent bien, ou mal, mais on ne lâche rien, on tente encore le coup parce qu'on n'a pas le choix », on vit au jour le jour, incapable de se révolter ou de s’imaginer un avenir. 

Si le tableau ainsi dépeint de la petite communauté est désespérément sombre, pessimiste et sous tension, D. W. Wilson parvient subtilement, par un geste, un regard ou un mot retenu, à nous faire entrevoir sous leur faux air de brutes, l’humanité, la vulnérabilité et les sentiments de ses personnages qui, par orgueil, peur ou lâcheté, s’enferment jusqu’à étouffer et détruire ces enfants qu’ils aiment pourtant plus que tout, les poussant à la fuite ou la violence.
Dans ce recueil qui se focalise sur une tranche de vie des personnages saisie sous la lumière au moment même où c’est toute leur existence qui bascule sans chercher à éclairer ce qui a précédé ou suivra, le lecteur devine entre les lignes que tous au grand manège de la vie ont laissé passer leur tour pour le bonheur.  Mais l’aspect tragique de ce jeu de massacre ne se nourrit ici ni de manipulation perverse, ni de violence délibérée ou de folie mais ordinairement de hasards malheureux (John en mission au Kosowo blessé lors d’un drame domestique, une balançoire fragilisée qui se fait meurtrière, une voiture folle jouant les faucheuses dans la nuit), de dommages collatéraux provoqués par l’alcool et surtout de l’intervention d’une inéluctable fatalité.
Pour temporiser la violence ambiante, l’auteur use alors de stratagèmes humoristiques (comme les slogans décalés des T-shirt portés fièrement par John Crease), d’un ton vif, sans pathos mais empreint d’une tendresse bourrue, de références amusantes ou détails décalés, venus alléger momentanément l’atmosphère : la voiture de Chris rutile « comme une citrouille », Mitch avec son jogging en tire-bouchon sur les cheville ressemble « au personnage d’une BD  destinée  à un public de 7 à 77 ans », l’alcool qui brûle l’œsophage de Will et Mitch est distillé selon les dires du père qui remplit les verres par « des bonnes sœurs qui mettent dans chaque bouteille une petite croix qui gonfle au contact de l’alcool » et « on jette le mode d'emploi avec le placenta, rigolait mon père, mais à mon sens cette blague n'a plus cours à l'heure actuelle. Aujourd'hui on reçoit une notice d'utilisation sous la forme d'une bande dessinée en plusieurs langues comme les consignes de sécurité distribuées dans les avions. »

L’auteur canadien s’y entend pour rendre vivants et humains des personnages parfois à peine esquissés dans leur rôle de laissés-pour-compte mais non exempts de dignité. Les maladresses et les fêlures de ces victimes de la misère culturelle piégées par le sort parviennent dès lors à provoquer chez le lecteur l’empathie voire la sympathie à de nombreuses occasions.
Si l’atmosphère de La souplesse des os,  bien qu’ancré en Colombie Britannique, n’est pas sans nous renvoyer à certains romans sur l’Amérique profonde de l’autre côté de la frontière, sa composition originale par nouvelles regroupées en un recueil thématique aussi dynamique que cohérent, le positionnement plus cinématographique que psychologique ou sociologique de D. W. Wilson sur ce village et cette nature qu’il connaît bien, son écriture rythmée et très contemporaine par ses images et son recours à l’humour, concourent à faire de ce livre, outre un documentaire très actuel et passionnant sur cette province de l’Ouest canadien, un beau moment de littérature. À découvrir.

Dominique Baillon-Lalande 
(02/08/19)    



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Lectures







D. W. WILSON, La souplesse des os
L'olivier

272 pages - 23


Traduit de l'anglais
(Canada) par
Madeleine Nasalik








D. W. Wilson,
né en 1985 au Canada,
a déjà publié un premier roman,  Balistique,
chez le même éditeur.