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Christine WUNNICKE

Le Renard et le Dr Shimamura



Que voilà un roman étonnant !
Il est vrai que Christine Wunnicke possède le talent de transporter ses lecteurs aux frontières du réel, confondant avec habileté mythes et réalité, science et croyances.
Écrivaine germanophone munichoise, elle a déjà séduit son lectorat de langue allemande par le biais de six romans. L’un d’eux, Le Renard et le Dr Shimamura, fut couronné en 2017 par le prix franco-allemand Franz Hessel et bénéficia donc d’une traduction afin d’être publié en France.

Ne nous le cachons pas... l’entrée dans ce livre désoriente au sens propre du terme.
Sommes-nous en Orient en Occident ? À quel moment ? Les fils de l’intrigue se mêlent et s’entremêlent autour de leur pivot, le docteur Shimamura. Ce médecin, trait d’union entre les continents et les cultures, est le pilier central de l’histoire, seulement voilà, ce pilier manque de stabilité !

Fort heureusement l’auteure, bien que nous plaçant à l’envi en spectateurs dubitatifs de scènes éthérées, nous fournit les instruments, boussole et balises, pour avancer confiants dans le récit. 
Attention cependant à ne pas négliger la précieuse boussole ! Elle est contenue dans la préface. Quant aux balises, elles sont généralement d’ordre subliminal... Pour autant, ne pas les capter toutes n’entraine aucune détresse, rassurez-vous !

Bien au contraire, le flou savamment entretenu assure le succès de notre plongée dans le vif du sujet, intemporel et universel, mais ô combien hermétique ! Nous abordons les profondeurs de la psyché humaine...

Le titre, Le Renard et le Dr Shimamura, comporte d’emblée sa part d’égarement...  S’agit-il d’une étude animalière ? Certes pas, nous l’apprenons très vite.
Le Renard tient une place prépondérante dans la mythologie japonaise. Tantôt, sublime divinité, il est vénéré. Tantôt abominable monstre, il est honni.

Dans sa version maléfique, il prend littéralement possession de ses victimes. Ces pauvres êtres n’ont plus d’autre choix que de le laisser s’exprimer en eux, ou plutôt en elles, car il s’insinue surtout chez les femmes, jeunes de préférence. Il devient alors la source de spectaculaires perturbations comportementales extériorisées par ses proies.
Il s’agit là d’un concept pour le moins troublant pour un esprit occidental, fût-il antérieur à l’avènement de la psychiatrie clinique. En ces temps-là en occident, point de Renard, de la sorcellerie plutôt.

Mais tout ça c’était avant... car la science portée par de remarquables et illustres éclaireurs  s’est emparée du phénomène de déstructuration mentale pour l’étudier scientifiquement. Il en est sorti le diagnostic d’hystérie.
Cette démarche procure à l’auteure l’occasion de pages très intéressantes sur les Griesinger, Charcot et autre Freud. Charcot, notamment, y est mis en scène de façon telle que le lecteur perçoit la dimension monumentale que représenta la prise en compte médicale des troubles mentaux.

Christine Wunnicke dans son ouvrage ne se limite pas à l’évocation réussie des différentes approches culturelles des troubles de l’inconscient, elle propose également la résolution d’une énigme. Elle cite en préface un article publié en décembre 1992 par Yasuo Okada dans une revue d’histoire médicale japonaise selon lequel :
« La vie du Docteur Shimamura fut empreinte de tragédies. Après son retour d’Europe, en 1894, il cessa presque toute activité scientifique... Ses travaux sur la possession par le renard, les premiers sur le sujet, furent complètement ignorés par la communauté scientifique. À cela vint s’ajouter la maladie. Quelle était-elle ? Malgré mes recherches je n’ai trouvé aucune réponse. »
Or, c’est à cette réponse que s’attèle l’auteure. Une quête aboutie distillée tout au long d’un récit, subtil mélange entre biographie  romancée et conte fantastique.

Catherine Arvel 
(25/09/19)    



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Lectures







Christine WUNNICKE, Le Renard et le Dr Shimamura
Jacqueline Chambon

(Septembre 2019)
176 pages 21,50


Traduit de l'allemand par
Stéphanie LUX












Christine Wunnicke,
née à Munich en 1966, a déjà publié six romans en Allemagne. Après Katie (Jacqueline Chambon, 2018), Le Renard et
le Dr Shimamura
est
son deuxième roman
traduit en français.