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Jorge ZEPEDA PATTERSON


Mort contre la montre


Voilà, nous avons un de nos romans d’été entre les mains : une couverture au graphisme flamboyant où s’entremêlent une roue de vélo, un cycliste au maillot jaune, et des sommets vertigineux... Le ton est donné : il va y avoir du sport !  Le titre complète le tableau Mort contre la montre... Il va y avoir du suspense !
Quel genre de roman est-ce donc ? Un roman pour sportif – aguerri ou de salon – ou bien un polar ?
Le nom de l’auteur risque d’élargir notre questionnement : Jorge Zepeda Patterson est de nationalité mexicaine et de langue espagnole... Serait-il donc préférable d’être un adepte de la littérature latino-américaine pour apprécier pleinement son écriture ?
Pour le savoir, lançons-nous dans l’aventure – et quelle aventure ! – mais que le lecteur se rassure, beaucoup plus pour les protagonistes du roman que pour celui qui en entame la lecture. Quoi que...

Les amateurs de polars vont être comblés. Le suspense est le carburant de ce roman. Un suspense hitchcockien en bonne et due forme. À tel point que l’auteur a osé un joli clin d’œil ; à la façon d’un Hitchcock apparaissant subrepticement au détour d’un plan dans chacun de ses films, il a glissé au détour d’une page le nom du cinéaste : « Un matelas bombé, des rideaux qui ne connaissaient pas la lessive, une douche maculée de taches douteuses que par chance je n’utiliserai pas ; tel était le décor que même un film d’Hitchcock aurait refusé. »
Cette trouvaille est éloquente, mais pas suffisante pour placer le lecteur en état de curiosité croissante et délicieusement inquiète. L’écrivain met en œuvre des stratégies dignes de celles utilisées par le Maître du suspense.
Son héros, le narrateur, établit avec le lecteur un lien de complicité. Il l’entraîne au cœur même de l’action en lui faisant part de ses émotions, de ses pensées, de ses tâtonnements, de sa vie intime : « Je ne suis jamais monté sur un podium, je n’ai jamais rien gagné, mais aujourd’hui je ne suis plus qu’à quelques secondes du leader, Steve Panata, mon compagnon dans l’équipe et mon frère depuis onze ans : si je veux le maillot jaune, je dois le trahir dans la dernière étape. »
Nous découvrons un jeune homme remarquable mais fragile. Chahuté par la vie dans sa jeunesse, il a su transformer les embûches en réussites, il reste cependant modeste, loyal et solidaire. Son innocence et sa droiture dans un monde de brutes en font une potentielle victime idéale et placent le lecteur sur un qui-vive permanent.

Le danger, pour l’auteur cette fois, était d’en faire un personnage plus pathétique que sympathique, or il n’en est rien, il fait régulièrement preuve d’autodérision et d’humour : « Le silence qui m’accueillait quand je rejoignis mes coéquipiers en attendant le signal du départ montra qu’ils me considéraient comme un danger pour les objectifs de l’équipe, autrement dit pour leurs primes. Plus d’un pouvait avoir de la sympathie pour ma cause, mais aucun n’était brouillé avec son portefeuille, et je risquais de creuser un trou dans leur budget. À contrecœur, ils me ménagèrent une place parmi eux à l’intérieur du peloton : un mulâtre au congrès du Ku Klux Klan n’aurait pas été plus mal à l’aise. »

Nous l’avons vu, modeste, timide même, il n’a aucune honte à avouer son faible talent de séducteur. Et pourtant, sa vie sentimentale est bien remplie, il s’investit avec passion dans une relation atypique tout en se demandant continuellement « pourquoi moi ? » Ses sentiments sont mis à rude épreuve car sa compagne possède un tempérament pour le moins bien trempé. La belle est rebelle et son fiancé n’a d’alternatives pour l’apprivoiser qu’une conquête sentimentale de haute lutte.
Et pourtant, tout cela serait presque une promenade de santé, s’il n’avait à mener une conquête supplémentaire, la conquête ultime, celle de sa survie !
Le narrateur, pris au piège, doit mener de front sa carrière de coureur cycliste, sa vie hautement menacée, et sa mission de détective.
« Dimanche, quand le serpent de couleurs contournera l’Arc de triomphe, couronnant à Paris une équipée de vingt et un jours et de trois mille cinq cents kilomètres, je serai dans un tiroir de la morgue ou porteur du maillot jaune, vainqueur du Tour de France. »

Le Tour de France, l’autre héros du roman, est un régal pour les sportifs. L’auteur en effet catapulte son lectorat, grâce à une intrigue originalement et opportunément construite, dans l’univers impitoyable du Tour : « À la tombée de la nuit, on croit avoir touché le fond et épuisé tout le combustible de son corps : plus rien pour le lendemain. Répéter cette routine pendant trois semaines est un défi insurmontable pour presque un tiers des coureurs, qui abandonnent la compétition avant terme. »
Un univers très dur certes, mais qui n’est pas un monde de brutes. Le déroulement de la course prouve à quel point elle est loin de n’être qu’une affaire de gros mollets, mais aussi de cerveaux particulièrement affûtés. La conscience aiguë du groupe et le sang-froid y sont des vertus cardinales.
L’auteur distille si généreusement et si bien mêlées à l’intrigue nombre d’informations réelles qu’il confère au lecteur un statut de connaisseur. Il lui ouvre même les coulisses les plus secrètes et les moins avouables de la Grande Boucle.
Mais attention, cette atmosphère troublée n’écorne absolument pas l’épreuve mythique. Le récit exhale un parfum de fête nationale, d’enfance et d’été. Jorge Zepeda Patterson, fort justement traduit par Claude Bleton, s’adresse directement à l’ADN de son lectorat français... Il est à sa façon une petite madeleine de Proust. 
Attention toutefois... ce roman est hautement susceptible d’induire dans les prochains jours, entre le 6 et le 28 juillet 2019, a minima une sensibilisation, mais une addiction n’est pas à écarter. Et puis peut-être une tendance à modifier les mots... le Tour de France pourrait se retrouver qualifié de Tour de Force !

Catherine Arvel 
(28/06/19)    



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Noir & polar







Jorge ZEPEDA  PATTERSON, Mort contre la montre
Actes Noirs
(Juin 2019)
336 pages - 22,80


Traduit de l'espagnol
(Mexique) par
Claude BLETON










Jorge Zepeda Patterson,

né au Mexique en 1952, économiste, sociologue et chroniqueur politique, a déjà publié une dizaine de livres. Mort contre la montre est le troisième paru chez Actes Sud.


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