Retour à l'accueil du site






ASADA Jirô

L’ombre d’une vie

L’ombre d’une vie est un roman léger et poétique. Cela peut nous étonner puisqu’il s’agit d’un homme qui s’enfonce dans un coma profond dans un service de soins intensifs à l’hôpital. Mais la littérature japonaise n’a pas fini de nous étonner à plus d’un titre.

En effet, l’esprit de monsieur Takewaki l’entraîne hors de son corps dans de longues promenades avec des inconnus. Pendant ses promenades, il chemine d’abord avec « madame Neige » puis « Shizuka ». Takewaki se demande s’il a affaire à des « anges », des « fées » ou l’incarnation de la Mort.

Takewaki s’interroge de façon logique et rationnelle sur la nature de ses « voyages ». « Il ne s’agit pas (…) d’une expérience de sortie du corps mais d’une hallucination qui me le ferait croire. Est-ce une fonction du cerveau qui provoque cette anomalie ou un produit qui a pour effet secondaire cette hallucination (…) ? ». Il ne peut qu’admirer le réalisme de ces hallucinations. « …des rêves réalistes meublés de choses que dans mon subconscient, je meurs d’envie de voir réalisées. » Cette immersion de rationalité dans un roman aussi fantastique fait sourire le lecteur.

A chacun de ses voyages, qui le ramènent sur des lieux connus de son vivant, Takewaki va confier à ses complices une tranche de sa vie ; sa jeunesse, la mort de son premier né, son ascension sociale.

Ensuite, c’est son voisin de lit, Katchan également dans le coma, qui l’entraîne dans une escapade. Cet octogénaire a été un enfant des rues ; il avait perdu ses parents pendant la guerre, lors d’une nuit restée dans les mémoires, celle du 10 mars 45 pendant laquelle les bombes incendiaires américaines brûlèrent les maisons en bois de la ville. Ce bombardement fut le plus meurtrier de la seconde guerre mondiale, faisant cent mille morts, autant que la bombe d’Hiroshima.

Avec Katchan et Mineko qui surgira ensuite, les voyages prennent corps dans le passé du Japon et très précisément dans le passé de la ville de Tokyo. Le tremblement de terre du Kantô de 1923, la faim et la misère des bandes d’orphelins après la guerre, les Jeux Olympiques de 1964 qui « ont galvanisé la population », la mixité des lycées, l’inflation galopante des années 1970 qui ruine les petits commerces.

En particulier le métro de Tokyo joue un rôle essentiel dans le roman ; c’est là que Mâchan – comme l’appelle familièrement Katchan – a son malaise, c’est là qu’il retourne pendant ses échappées. Ce métro, le ventre de la ville est la figure maternelle du roman. Il a évolué au fil du temps ; la transformation des wagons, les nouvelles lignes ou leur extension ponctuent chaque période de la vie de Mâchan.

L’Histoire est très présente dans les romans de Jirô Asada ; Le roman de la Cité Interdite (qui se situe pendant la dynastie chinoise des Ts'ing) et Le cheminot devenus des best-sellers, ont même été adaptés au cinéma. Dans L’ombre d’une vie, l’Histoire en devient le sujet principal.

Son style est plein d’humour : même dans ses voyages extracorporels, Mâchan reste prisonnier des codes de politesse de sa classe sociale. Il lui arrive, lors de ses échappées où il remonte le temps et devient de plus en plus jeune, d’utiliser des expressions anachroniques, comme « je pète un plomb » : « La gaffe. L’expression n’existait pas encore (…) aurais-je dû dire "j’ai perdu mon self-control et j’ai laissé éclater mes sentiments" ? »

Les personnages secondaires qu’il met en scène ont plus de présence et de personnalité que Mâchan, le personnage principal. Mâchan est prisonnier des convenances et la honte l’empêche de révéler le secret de ses origines. Mais on imagine que ce qui lui arrive pendant ces quelques jours de coma va changer le cours de sa vie.

Nadine Dutier 
(07/02/20)    

1 - Le raid qui eut lieu la nuit du 9 au 10 mars fut le plus meurtrier des bombardements de la Seconde Guerre mondiale, dépassant en nombre de victimes les bombardements des villes allemandes de Hambourg en juillet 1943 ou de Dresde du 13 au 15 février 1945, qui ont servi de « terrains d'essais » des bombardements incendiaires sur Tokyo.
Cette nuit-là, 334 B-29 larguèrent 1700 tonnes de bombes, détruisant environ 30 km² et causant plus de 100 000 morts dans la tempête de feu qui en résulta.
(Source Wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Bombardements_de_Tokyo)



Retour
Sommaire
Lectures








Picquier

(Janvier 2020)
360 pages - 22


Traduit du japonais par
Jacques LALLOZ









Asada Jirô,
né à Tokyo en 1951, a eu une jeunesse pour le moins agitée. Disciple de Mishima, il s’est engagée dans les forces d’autodéfense après le suicide de l’écrivain.
En 1997, il a reçu le prestigieux prix Naoki pour son roman Le Cheminot.

Bio-bibliographie
sur Wikipédia