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Camille BONVALET

Échographie du vide


Emmanuelle est à cet âge fatidique où les choix personnels s’imposent (mariage, procréation, achat immobilier…) tandis que parallèlement les pressions affluent de toute part. Mais voilà, la jeune femme semble rechigner à toute projection et surtout n’envisage en aucune façon de devenir mère.  Pour cela elle a déjà secrètement pris rendez-vous chez le gynécologue afin de régler la question une fois pour toute avec une ligature des trompes. Le délai de réflexion légal entre la première demande et le début de la procédure pour cette opération non-réversible est de quatre mois mais si elle s’est mise d’elle-même au pied du mur elle ne sait comment faire pour évoquer la question avec son compagnon Léon. Il ne s’agit pour elle ni d’une question économique (elle a un emploi qui lui convient comme gardienne dans un petit musée et lui vient d’obtenir un CDI) ni d’ambition. « Se fondre dans une routine douillette qui dissoudra son individualité dans le monstre à deux têtes qu’elle a créé avec son mari » lui convient. Ce n’est ni une conscience écologique, ni même des craintes liées à l’accouchement ou la prise en charge d’un nourrisson qui la guident. Encore moins un manque d’amour pour ce compagnon qui la rassure, l’émeut et lui est devenu indispensable. Il ne s’agit même pas de l’éventuelle jalousie que pourrait manifester la petite chatte de trois ans dont ils se sont tous deux entichés, ni des conflits qu’elle pourrait provoquer. « Si l’enfant est allergique au petit chat, lequel garder ? » s’amuse-t-elle à se questionner. Elle n’a juste aucune envie d’avoir et d’élever un enfant et puis : « La mort est triste, et la vie aussi, peut-on en imposer une à une tierce partie ? »
C’est le temps de ce compte à rebours que le lecteur va être immergé dans le quotidien et le cheminement intime de la jeune femme moderne, « médiane », qui a toujours essayé de faire ce qu’on attendait d’elle avec mesure que ce soit pour le choix et le déroulement de ses études à l’École du Louvre ou sa quête d’emploi. Mais face à l’injonction collective de procréation, pour la première fois, elle se cabre, rejetant les normes en usage et refusant obstinément d’endosser ce costume d’adulte et de mère trop grand pour elle. User de ses droits à disposer de son corps ne sera pas aussi simple qu’elle le pensait naïvement. Devoir pour cela rendre auparavant des comptes à son partenaire, à sa famille et à celle de Léon, peut-être, avoir éventuellement à se justifier auprès de ses amis, des médecins (« des justiciers des ovaires » ?) et autres personnes extérieures, la terrorise plus que la prise de décision elle-même. « Avoir un enfant est le plus beau moment de la vie d’une femme répète le garçon (le militant anti-avortement) qui, décidément, a l’air d’en connaître un rayon à propos des moments beaux de la vie d’une femme ». Emmanuelle ne répond rien mais se dit intérieurement que cette histoire-là n’est pas la sienne, qu’elle veut rester libre, vivre au présent, aimer sans contrainte, rêver de « la possibilité du sexe sans entraves, sans odeur de latex, sans double protection, sans la perspective d’être habitée par un corps qui nage dans son propre corps, qui grossit, grandit, l’envahit. »  

Emmanuelle, est une jeune femme paradoxale, évanescente ou hystérique (aux dires de son père), une enfant gâtée fantasque capable de mélancolie subite ou de vagues d’angoisse insurmontables. Une « personnalité border » comme le dit Victoire, une folle pensent certains. Leon, lui, très amoureux et plein d’attentions supporte les sauts d’humeur de sa princesse fragile avec flegme, tendresse voire avec amusement. Il connaît la mort violente de Lex, le frère jumeau de sa belle, à l’adolescence. « Depuis qu’il est mort, l’être aimé est dissolu dans chaque parcelle de l’existence ». « Les morts comme des ballons, flottent juste dans cette faille temporelle entre réel et souvenir. » Une foisà son nouveau travail qui lui convient assez pour son aspect « moyen » et parce qu’il lui permet une non-vie faite de vagues rêveries quand elle surveille sa salle, elle a cru le revoir à travers un visiteur qu’elle a suivi comme une somnambule.  Elle voudrait être quelqu’un, avoir « un talent » qui lui permettrait de laisser trace, qui lui tiendrait lieu de descendance. Au parc, au musée, quand elle ne cherche pas sur les forums d’Internet toutes les justifications possibles pour ne pas avoir d’enfant, elle écrit des poésies souvent sombres dans un carnet qui ne la quitte jamais. Mais « lorsqu’elle est de bonne humeur (…) elle s’invente une nouvelle carrière (...) Par exemple elle a été mannequin Chanel quand c’était la fashion week, championne du cent mètres pendant les jeux olympiques, ou écrivain de page-turner lors du salon du livre ». C’est un personnage vulnérable mais drôle qui sous son apparente légèreté sait se rendre extrêmement agaçante ou touchante.

Échographie du vide ne se focalise pas uniquement sur Emmanuelle et la problématique de la stérilisation. Autour de la jeune femme, outre le tableau du monde médical, l’auteure aime à brosser le portrait de ceux qui comptent pour son héroïne : une mère fonctionnaire accrochée à un simulacre de bonheur et de dignité, un père diminué depuis une rupture d’anévrisme, un couple étonnant de beaux parents entre un papa poule et une mère distante, Olga, une artiste bohème et fantasque plus âgée qu’elle qui la fascine depuis l’enfance, Victoire, sa meilleure amie avec son couple traditionnel avec enfant digne d’une revue féminine, Audrey, la patronne du musée venant à presque quarante ans de quitter son mari parce qu’il ne voulait pas d’enfant. Tous, à un degré variable, appartiennent à une petite bourgeoisie conservatrice soumise à l’ordre dominant hétéro-bourgeois-catholique qui implique d’avoir une situation, de se marier et de procréer.
Emmanuelle et Léon, Victoire et Vianney, Audrey, le vieux copain de collège militant contre l’avortement ou Clémence, nés entre le début des années 80 et la fin des années 90, appartiennent comme l’auteure à la génération parfois nommée « Y » ou des « Millennials ». Élevés au biberon des séries animées japonaises et des jeux vidéo, connectés en permanence, ils vivent dans l’immédiateté, restent très attachés à leur famille et leurs amis et recherchent avant tout une vie où travail, loisirs et famille s’équilibreraient harmonieusement. Comme l’évoquent ici Victoire et Audrey, l’acquisition d’une maison individuelle reste pour eux, avec le CDI, le couple et les enfants, le symbole de la réussite et du bonheur.
Leur fait face la génération des parents. Ceux d’Emmanuelle tout d’abord, père fort terrassé par une attaque, mère peaufinant sans cesse son apparence pour exister encore aux yeux du monde et tenir son rang face aux accidents de la vie. C’est avec autant de tendresse que d’agacement et d’inquiétude que la jeune femme les évoque. « Son père est plutôt une feuille morte mais sa mère est toujours là pour le regarder planer dans les airs, à lui faire croire qu’il est le seigneur de l’automne même s’il tacle les gouttières. » Les parents de Léon forment eux un équipage étrange constitué d’un homme soucieux de la transmission et d’une femme dénuée de tout instinct et amour maternels. « Quand je lui donnais le sein (…) j’avais l’impression d’être un animal (…) J’avais l’impression que ma poitrine ne serait plus jamais qu’un pis. J’aurais pu meugler de désespoir. » Mais ici, les vieux c’est aussi ces corps à la peau fripée des vieilles femmes qu’à la piscine Emmanuelle jauge d’un regard implacable et qui la dégoûtent. Une des raisons, peut-être de ce culte sans limite qu’elle porte à Lady Di restée éternellement jeune dans les mémoires suite au dramatique épisode de son accident à un âge triomphant. Une des raisons peut-être qui la lie encore si fortement à son frère au-delà du manque ? Face à cette peur de la vieillesse qui suinte si souvent chez la jeune femme, seule Olga, l’excentrique qui apprivoise l’âge et la vie avec fantaisie et générosité, semble posséder l’antidote.  

Le roman de Camille Bonvalet est un roman féministe qui dénonce de façon ni militante ni caricaturale les normes que la société impose sans cesse aux femmes. « Parmi toutes les injonctions qui leurs sont faites – la minceur, la beauté, la performance, la reproduction – j’ai réfléchi à celle qui selon moi était au sommet de la pile : l’injonction à la reproduction » explique l’auteure à la radio. Elle s’aventure dès lors sur le terrain tabou de l’instinct maternel et de la maternité en confrontant son héroïne à la procédure irréversible et rarement appliquée, quoique légale depuis 2001, de la ligature des trompes pour les femmes ne souhaitant pas ou plus avoir d’enfant. En suivant Emmanuelle lors de ses recherches sur Facebook, le lecteur découvre ainsi le parcours du combattant que rencontrent les candidates à l’opération, de l’étrange marché noir des coordonnés des rares gynécologues acceptant de la pratiquer à la lenteur de la procédure, en passant par les éventuels examens psychologiques que d’aucuns parfois leur imposent. Et cela sonne aussi à nos oreilles comme un écho aux obstacles trop souvent rencontrés aujourd’hui encore par certaines candidates à l’avortement. Les femmes ne devraient pas avoir à se justifier de leurs choix dans ce domaine éminemment personnel.    

Si le sujet est sérieux et que le lecteur peut entendre la révolte gronder au loin lors de certains passages, Échographie du vide, à l’image de son titre et sa couverture ambigus et féroces,est un livre au ton léger, qui excelle dans l’humour et le second degré. Mais si ce court roman sait éviter tout traitement dogmatique, ouvertement polémique ou sentimentaliste, il parvient aussi malgré la distance établie à ne tomber ni dans l’anecdotique ni dans la superficialité. Emmanuelle, mais aussi sa mère, sa belle-mère et Olga sont de beaux personnages de femmes qui, chacune à sa façon et de façon complémentaire, parviennent à nous émouvoir plus encore qu’elles nous amusent.
Un premier roman intéressant et original qui, par sa facture cinématographique, sa drôlerie et son rythme soutenu, a tout pour séduire les femmes (et hommes ?) de tout âge, qu’elles soient lectrices occasionnelles ou impénitentes papivores.  

Dominique Baillon-Lalande 
(20/03/20)    



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Autrement

(Janvier 2020)
192 pages 16,90










Camille Bonvalet,
titulaire d’un master
de création littéraire,
travaille dans l’édition.
Échographie du vide
est son premier roman.