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Béatrice CASTANER


La Femme-Maÿtio


Des tribus de Neandertal vivant il y a trente mille ans, nous n'en connaissons au fond que des généralités révélées au fil du temps par les recherches des scientifiques. En 1991, la découverte d'Ötzi, cet homme momifié naturellement dans un glacier des Alpes autrichiennes avait donné un visage, une histoire singulière, une proximité humaine avec nos lointains ancêtres, mais Ötzi vivait il y a seulement cinq mille ans...

La Femme-Maÿtio n'est pas un livre d'archéologie, Il est bien plus que cela. L'autrice nous emmène trente mille ans en arrière aux côtés d'une femme d'une tribu de Neandertal auprès de laquelle nous partageons ses douleurs, ses peurs, sa connivence avec le monde animal dans un environnement glaciaire et violent, ses émotions quand elle dessine sur les parois d'une grotte. À mon réveil, « j'avais seulement dans sa simplicité première le sentiment de l'existence comme il peut frémir au fond d'un animal » écrit Proust dans du Côté de chez Swann. C'est bien ce "sentiment de l'existence" de son héroïne que Béatrice Castaner restitue avec talent. Du langage de Maÿtio nous ne savons rien, nous ne connaissons que ses émotions, que ses signes pour échanger avec des divinités, pour échanger avec d'autres tribus ou avec les chevaux sauvages, pour exprimer sa douleur et sa solitude. Avec des fulgurances poétiques, l'autrice conduit le lecteur au plus proche des sentiments et des émotions qui ont pu être ceux des hommes et femmes de la préhistoire. Pour ce faire elle utilise même quelques signes pour dire une pause, une disparition, un souvenir. Loin d'être anodins ces signes donnent au texte une dimension spatiale et temporelle extraordinaire.

Dans la solitude des paysages qui l'entoure, Maÿtio a observé les chevaux sauvages, elle a même une préférence pour une jeune jument E'Wa. Elle connaît tout de l'animal pour l'avoir chevauché, caressé, reniflé, elle connaît sa fougue, son énergie, mais comment garder E'Wa auprès d'elle&bsp;?

« Maÿtio est immobile […] À chacune de ses inspirations, elle absorbe l'un après l'autre les souffles millénaires qui l'entourent et l'attendent. À chaque expiration se dessine dans son esprit le corps de la bête qui entre en elle et l'espère. Soudain la jeune femme se met en mouvement, des gestes rapides et précis. Avec comme seules armes une torche et un morceau de bois calciné, Maÿtio déclare la guerre au proche anéantissement de son monde. A-t-elle peur ? Non. La peur est désormais hors d'elle, ici sous ces voûtes, son passé s'est atomisé. Elle n'existe plus que pour les âmes qu'elle révèle. Rendre l'invisible visible aux yeux de ses semblables. Dans la continuité de la croupe, elle trace la queue, les jambes postérieures, la courbure ventrale, les membres antérieurs, oui, l'un plus petit que l'autre pour la profondeur, telle E'Wa au repos au loin dans la prairie, le poitrail, de deux traits côte à côte pour laisser place à la stature majestueuse de la jument... »

Le lecteur est transporté par cette scène nous montrant Maÿtio dessinant sur la paroi de calcaire et il fallait le talent d’écriture de Béatrice Castaner pour voir que ce n’était pas seulement un cheval que dessinait Maÿtio mais la caballéité.

La femme-Maÿtio, un livre subtil et poétique qui nous fait entrevoir ce que furent les premiers artistes de notre lointaine humanité.

Yves Dutier 
(12/02/20)    



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Serge Safran

(Janvier 2020)
160 pages - 16,90







Béatrice Castaner,
née en 1961 à Limoges,
a fait des fouilles archéologiques et du théâtre. Elle est secrétaire générale du festival des Francophonies en Limousin. La Femme-Maÿtio est son
deuxième roman.



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un article concernant
son premier roman :

Aÿmati