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CHI Zijian

Neige et corbeaux


Paru, bien malgré lui, en pleine période de pandémie, ce roman dont l’action se déroule au début du XXe siècle entre en résonnance avec la situation actuelle. En 1910, une vague de peste venue de Mandchourie atteint la ville de Herbin au nord-est de la Chine. Des premiers morts jusqu’à la fin de l’épidémie, nous suivons le quotidien des habitants, leurs réactions face à l’hécatombe, leurs croyances, leurs traditions, les relations qui les lient ou les divisent, les solidarités et les rivalités…

Chi Zijian, née dans la province chinoise la plus proche du pôle Nord, est considérée comme une romancière du Grand-Nord et la neige est omniprésente dans son œuvre. Pour ce roman, elle s’est sérieusement documentée afin de restituer Fujiadian, le quartier chinois de la ville de Harbin, tel qu’il était en 1910, dans l’empire de la dynastie Qing (dont le dernier empereur, Pu Yi, n’a que quatre ans et devra démissionner deux ans plus tard pour laisser place à la république du Dr Sun Yat Sen). Chi Zijian a minutieusement soigné la reconstitution historique et on évolue dans un décor présenté dans ses moindres détails, vestimentaires, culinaires, festifs, religieux…

Dans un premier temps, nous découvrons les diverses activités du quartier chinois, les commerces, les petites entreprises et ceux qui s'en occupent : l'Auberge des trois kangs de Wang Chunshen qui est aussi cocher de fiacre, ce qui lui permet de circuler dans les différents quartiers de la ville ; le commerce de grains qui vend du blé, du riz, du millet ou des haricots ; la boutique du changeur car plusieurs monnaies avaient libre cours dont le rouble russe faisait office d’étalon dans cette province frontalière ; la distillerie où Qin Huit Bols fabrique la meilleure eau de vie de la région grâce à une recette secrète ; et encore beaucoup d'autres sans oublier la maison close poétiquement nommée la Bibliothèque des nuages bleus...
Nous apprenons à connaître les différents personnages et leurs soucis financiers ou familiaux, les mariages arrangés, les rivalités entre premières et deuxièmes épouses, les concubines, les relation conjugales ou extraconjugales de cette communauté active et pleine de vie.
Du moins jusqu'à l'arrivée de la terrible épidémie.

La mort de Ba Yin, ancien eunuque logeant à l'auberge, est le premier signe de la peste venue de Mandchourie qui fait chaque jour de nouvelles victimes et paralyse progressivement la ville. On encourage la chasse aux rats avant de comprendre le mode de contamination de la maladie. Le docteur Wu Liande a fort à faire pour convaincre la population et même ses confrères de ses constatations. L’hiver en Sibérie est très rude. « Avec le grand froid de cette saison, il n'y avait aucun foyer, hormis certaines habitations aux conditions hygiéniques très mauvaises, où les puces pouvaient se reproduire. Or les cas de peste se déclaraient à haute fréquence, ce qui signifiait que les puces n'étaient pas en cause. » La peste n'était pas donc pas bubonique mais pulmonaire.

D’autres médecins ont compris leur erreur un peu trop tard : « Mesny fut soudain pris de fortes fièvres, de tremblements et de quintes de toux interminables dans l'hôtel russe où il était descendu ; les glaires qu'il recrachait contenaient du sang violet tirant sur le noir. Il comprit qu'il avait attrapé la peste. C'est alors qu'il prit conscience que le fait d'être allé à l'hôpital russe visiter des pestiférés sans avoir pris de mesures de protection était une faute impardonnable. Ce que disait le docteur Wu sur la peste pulmonaire était donc vrai, mille fois vrai ! » Dommage pour lui de ne pas avoir été convaincu plus tôt !

Une note en bas de page nous précise que le Dr Wu Liande (1879-1960) a réellement existé et qu’il « a joué un rôle de premier plan pour mettre fin à l'épidémie de peste de Harbin en 1910-1911 ».

Chi Zijian nous offre là un roman dense, riche, passionnant, émouvant, véritable fresque d’un quartier plein de vie brutalement confronté à un ennemi aussi redoutable qu’invisible. On s’attache à ces nombreux personnages hauts en couleur et on partage toute la gamme de leurs émotions. L’imprévisible résonnance avec la situation sanitaire que nous vivons actuellement ajoute sans doute un intérêt particulier pour cette épidémie si lointaine et si proche à la fois.

Serge Cabrol 
(18/05/20)    



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Picquier

(Mars 2020)
368 pages 21,50


Version numérique
12,99



Traduit du chinois par
François Sastourné









Chi Zijian,
née en 1964 dans l’extrême nord-est de la Chine, a publié des dizaines de nouvelles et romans.



Bio-bibliographie,
en français,
passionnante
et très détaillée,
sur le site :
www.chinese-
shortstories.com