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Víctor DEL ÁRBOL


Le poids des morts


Après Par-delà la pluie, le dernier roman paru de cet auteur, nous attendions avec impatience le suivant car… quand on aime, n’est-ce pas… Mais, surprise, avec Le poids des morts, Víctor del Árbol nous offre la découverte de son premier roman, toujours inédit en France bien qu’écrit avant les cinq autres déjà parus chez Actes Sud. Et dans le prologue de nous confier « un besoin fervent de révéler et de montrer un monde plein de fantômes. Des fantômes qui sont toujours là mais que j’ai appris à reconnaitre et à appeler par leur nom. » Et plus loin : « Avec ses défauts et ses qualités ce roman était une déclaration d’intentions. »
Nous voilà prévenus !

Le premier chapitre nous montre un homme en passe d’être exécuté, Nahúm Márquez, le 20 octobre 1945 et, présent également, un policier en civil, El Moro.

Le chapitre suivant se passe à Vienne, en septembre 1975, où nous découvrons un couple, Lucía de Dios et son mari Andrés. Lucía a grandi en Espagne et son personnage va tout de suite nous intéresser, nous intriguer et peut-être nous séduire.

Lucía décide donc de se rendre à Barcelone : « Son instinct lui soufflait de se méfier de cette sécurité dont elle s’était entourée depuis qu’elle avait fui l’Espagne, vingt ans plus tôt. Simple illusion : tôt ou tard il faudrait tout abandonner pour retourner au point de départ. Car elle menait une vie d’emprunt. » C’est pourquoi : « Franco est mourant, c’est le moment de rapatrier les cendres de mon père. »

Ainsi, avec des retours en arrière et des digressions qui pourraient avoir l’air d’en être et n’en sont pas, nous voyons, déjà à l’œuvre, l’art de Víctor del Árbol. Cette construction qui vient ici, comme elle viendra dans les romans suivants, organiser le tissage subtil de l’intrigue, nous maintient très vite dans un état de dépendance à la suite, bien sûr, comme au suspense déjà savamment et discrètement injecté ! Car, à travers les différentes aventures des personnages (passées ou futures) – certaines peuvent être cruelles et d’autres cacher une évolution sourde – l’auteur ne nous épargne rien de ces périodes de l’histoire de l’Espagne, et ainsi au cours de ses habiles mises en scène et/ou chapitres, il peut les éclairer de ses analyses politiques et sociales ! L’Espagne est là, qui montre plus que jamais son impact sur les préoccupations, les choix des individus, et ainsi, à travers les parcours des personnages principaux, nous permet de mieux la percevoir ou peut-être mieux la comprendre.
La chute du régime franquiste et ses effets. Comme auparavant la guerre en Europe et ses répercussions.

Alors, bien sûr, l’intrigue et l’action seront liées à la situation historique présente, comme aux comportements cruels, criminels, ou faibles de certains des protagonistes. Il sera question d’une jeune fille abusée, de résilience, comme de traumatismes non effacés et susceptibles d’engendrer d’autres drames…

Lucía va retrouver son camarade d’enfance Octavio Cruz – « A première vue Octavio Cruz rappelait vaguement des sables mouvants. » – et essayer de chercher des réponses pour apaiser ce qui la tourmente encore. Le souvenir de ce père, dont elle ramène les cendres, et surtout de ce policier qui lui a laissé des marques si particulières et qu’elle rencontrera après toutes ces années.
Ce policier, c’est « le commissaire Ulysse, une légende de la Brigade politico-sociale. En outre, il a été capitaine dans la guerre d’Afrique quand il était jeune. D’où son surnom d’El Moro, sans doute. »

Il serait difficile et surtout prétentieux de vouloir résumer cette histoire car Le poids des mortsest complexe, qui mêle actualités et rancœurs, drames passés revus et analysés à l’aune des années 70. Sans parler des contributions contemporaines du mari de Lucía, et de jeunes militants qui veulent un changement radical de la société. Quant à ce vieux résident d’une institution psychiatrique, acteur ou témoin du passé, que serait-il en mesure de révéler ?

Le poids des morts est donc lourd à porter, même s’il pèse d’une manière différente sur les protagonistes.
Ainsi ce commissaire El Moro : « Hasard ou destin, peu importait. Trente ans plus tard le même ensemble de circonstances revenait, pensa-t-il, la merveilleuse coïncidence qui, une fois, lui permettait de faire d’une pierre deux coups. Il ouvrit avec sa clé le tiroir où il rangeait la pochette en plastique noir contenant ses documents personnels et en sortit la photographie de Lucía. »

À travers cette histoire poignante, à travers ce suspense bien mené, Víctor Del Arbol montre bien dans ce premier roman, non seulement sa rigueur de romancier qui parle de certains des dessous de l’histoire de l’Espagne, mais surtout un style maitrisé et une écriture juste et sensible.

« Rêveur, patient, passionné…, profondément charnel et en même temps plein de poésie. Tel était l’amour des romans, et des poèmes, des pièces de théâtre, des rapsodes. Des amours trop baroques pour le fils d’un brocanteur des montagnes marocaines qui ne comprenait rien à l’amour, si ce n’est qu’en un temps lointain il pensait que son cœur exploserait si elle ne le regardait pas, s’il ne recueillait pas le frôlement de ses doigts, si elle se moquait de lui ou si elle ne le traitait qu’en ami. »
L’intelligence de la construction le dispute à la finesse de l’écriture… et réciproquement.
Une réussite ! Et du plaisir, du plaisir, du plaisir…

Anne-Marie Boisson 
(23/03/20)    



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Noir & polar








Actes Noirs
(Février 2020)
320 pages - 22


Traduit de l'espagnol par
Claude BLETON










Víctor del Árbol

est né à Barcelone en 1968. Après avoir étudié l'Histoire, il a travaillé dans les services de police de la communauté autonome de Catalogne. En France, son œuvre est publiée chez Actes Sud dans la collection Actes Noirs.


Bio-bibliographie sur
Wikipédia








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