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Dave EGGERS

Le moine de Moka


À vingt-quatre ans, c’est presque par hasard que Mokhtar Alkhanshali, jeune Américano-Yéménite, portier d’un prestigieux immeuble de San Francisco après avoir essayé différents métiers, trouve sa voie par la grâce d’une statue installée de l’autre côté de la rue. Ce monument d’une taille imposante représentant un Yéménite tenant une tasse de café honorait l’existence sur place au XIXe siècle de la première entreprise ayant importé du café d’Arabie en grande quantité pour le diffuser dans tout l’ouest du pays. Dans le hall de l’édifice racheté plus d’un siècle plus tard par l’empire Nestlé, à travers l’exposition photos sur l’introduction du café aux USA qui y était proposée, Mokhtar découvre que le café aurait été « inventé » au Yémen dès le XVe siècle par un moine de Moka. Celui-ci popularisa la précieuse boisson dans le monde entier et Moka devint le principal port d'exportation du café du Yémen. Une véritable révélation que lui confirmera sa mère lui révélant que non seulement les Yéménites furent effectivement les premiers à cultiver le café mais que sa propre famille avait eu des liens forts avec cette culture locale avant que celle-ci ne soit supplantée par celle du Kenya, il y a une cinquantaine d’années.
Heureux de cette possibilité de fierté quant à ses origines alors que « de nos jours, les gens associaient le pays au terrorisme et aux drones », Mokhtar se lance dès lors dans d’insatiables et scrupuleuses recherches dans l’optique de « ressusciter l’art de café yéménite et lui redonner sa place de premier plan dans le monde entier ». Pour cela il projette de « créer une entreprise économiquement viable et écologiquement responsable dans le but d’améliorer la qualité, la constance, la production de grains de café, qui seront le véhicule du changement pour la vie des cultivateurs et des producteurs grâce à des normes éthiques exigeantes et à des pratiques commerciales visant à l’équité sociale ». Le jeune homme suit également diverses formations pour acquérir les connaissances nécessaires à la mise en œuvre concrète de son projet. Le monde du café possède des codes proches de ceux du vin, à commencer par le prestigieux diplôme de Q-Grader que Mokhtar va devoir obtenir avec la dégustation à l'aveugle de crus qu'il faut reconnaître, noter et commenter comme les grands maîtres. Ne lui restera ensuite qu’à trouver des soutiens professionnels et le financement initial minimal pour se lancer.

Intrépide et particulièrement débrouillard suite à son enfance dans le Tenderloin, quartier le plus pauvre et le plus dangereux de San Francisco, l’autodidacte étant parvenu à ses fins part pour une mission de reconnaissance sur la terre de ses ancêtres. Il lui faudra rencontrer les cultivateurs, cueilleurs et trieuses aux quatre coins des régions les plus reculées du pays pour y trouver des plants de qualité, conseiller et améliorer les usines capables de traiter comme il convient la plante pour assurer une torréfaction parfaite, bref  « fournir aux producteurs yéménites les connaissances et les outils nécessaires pour optimiser la qualité de leur café et améliorer leurs conditions de vie » comme le prévoyait la maquette sur laquelle d’autres s’étaient engagés à ses côtés. 
Un second voyage devait lui permettre, grâce à la prospection déjà effectuée et l’analyse des échantillons rapportés mais surtout grâce aux avances de fonds effectuées par de riches musulmans américains, d’effectuer ses premières vraies transactions. C’est au moment même où son ambitieux projet commence donc à se concrétiser que la guerre civile éclate au Yémen où Mokhtar vient de débarquer. L’ambassade américaine ayant immédiatement fermé ses portes abandonnant les ressortissants américains à leur sort, le jeune homme se retrouve bloqué sur place face aux bombes saoudiennes et aux rebelles Houthis.  Prêt à prendre tous les risques pour mener à bien son entreprise, Mokhtar ne change rien à ses plans, certain de trouver un moyen de remplir sa mission et « d'exporter dix-huit tonnes de café, alors même que le Yémen était en proie à une guerre civile et que les Houthis contrôlaient la plupart des ports ». Par les airs ou par mer, de Sanaa, d’Aden (où Arthur Rimbaud avait un temps fait commerce de café et d’armes), de Port Moka ville du café et du moine ayant perdu toute sa superbe mais offrant quelques passages pour Djibouti, il envisage toutes les pistes pour sortir vivant du Yémen avec ses valises contenant cent kilos de grains verts...


Le moine de Moka raconte doncla trajectoire d’un « self-made man » d’une nouvelle trempe qui n’a rien oublié ou renié de ses origines et de ses convictions religieuses et sociales et ne semble pas porté par les seuls désirs de puissance et d’accumulation de richesse. Peut-être à cause du grand-père Hammod qui lui disait à l’adolescence : « Garde l’argent dans la main, jamais dans le cœur (…) l’argent est éphémère, il passe d’une main à une autre, c’est un outil. Ne le laisse pas pénétrer ton cœur ou ton âme ». Son projet, (outre son l’aspect rocambolesque de son déroulement et l’apothéose de sa réussite) se démarque par son contexte géopolitique et sa recherche écoresponsable d’un équilibre entre lois du marché et amélioration de vie des petits producteurs yéménites et des populations locales. « Toute tasse de café requiert donc une vingtaine de mains, du producteur au consommateur. Et pourtant, elle ne coûte que deux ou trois dollars. Même une tasse à quatre dollars relève du miracle, compte tenu du nombre de personnes impliquées, compte tenu de l'attention et de l'expertise prodiguées aux grains dissous dans cette tasse à quatre dollars. Une attention et une expertise telles que, en fait, même à quatre dollars, on peut soupçonner que, au cours du processus, des gens – peut-être même des centaines de gens – ont été escroqués, sous-payés, exploités. » Dans une démarche éthique, respectueuse de l’environnement et des individus assez éloignée du capitalisme conquérant et des démarches commerciales à l’ancienne, le candide Mokhtar est déterminé à briser ce cercle avec un commerce vertueux et équitable.
En arrière-plan s’y profile aussi le racisme. Il est difficile d’être arabe et musulman aux États-Unis de nos jours, et plus encore pour Mokhtar de regagner l’Amérique après ses voyages au pays de ses ancêtres. Malgré (ou à cause de) sa double nationalité, quand après moult aventures, arrestations ou interrogatoires par les divers belligérants, autorités ou services, le héros se retrouve enfin à l’ambassade des USA de Djibouti, il ne peut évacuer l’éventualité « qu’il existait une infime possibilité qu’il soit arrêté et envoyé à Guantánamo ».
Comme l’écrit Dave Eggers dans son introduction : « Un des objectifs du livre était de nous faire penser aux humains derrière les biens que l’on consomme. (…) Le rêve américain coexiste avec la xénophobie, mais avec une détermination forte, un optimisme sans limites, et une bonne dose de chance, on peut parfois y arriver. »
C’est probablement par cette conscience des dysfonctionnements actuels et ces valeurs, par son positionnement à la croisée des États-Unis et d'un des pays les plus pauvres au monde, dans cette conjugaison d’un destin individuel, de l’économie et de l’Histoire, que ce reportage singulier trouve son originalité et sa force.

Dans la réalité (mention à la fin de l’ouvrage) le café « Port of Mokha », qui a obtenu la note de 97/100 ce qui en fait le meilleur café du monde, est aujourd’hui commercialisé aux USA, au Canada, au Japon, à Paris et au Brésil en respectant une filière éthique et équitable qui rémunère convenablement les producteurs locaux et les personnes qui travaillent dans l'usine locale. La « Mokha Foundation » redistribue en outre les bénéfices générés par ce livre pour l’amélioration de la vie au Yémen et un atelier gratuit de soutien et d’écriture a été ouvert dans le quartier pauvre de Tenderloin (San Francisco) qui a vu grandir Mokhtar Alkhanshali.

Ce vrai-faux roman inspiré de la véritable histoire de Moktar Alkhanshali ressuscitant le rêve américain pour passer en cinq ans de portier à roi du café vous fera, par sa documentation nourrie, apprécier votre café différemment. Mais Dave Eggers dépasse ici le cadre du strict documentaire pour emporter son lecteur dans un récit de formation teinté d’humanisme et dans un grand roman d’aventures fortement ancrés dans notre Histoire contemporaine avec la remise en cause de la sur- consommation, les défis environnementaux  et la nécessité d’une évolution des rapports Nord-Sud.

Le conteur expérimenté qu’est le journaliste parvient à nous tenir en haleine et nous faire trembler jusqu’au tout dernier chapitre quand la candeur de ce jeune don Quichotte moderne débrouillard et baratineur en diable parvient, même plus profond de la guerre civile, à nous faire sourire et à capter notre sympathie. Une belle réussite.

Dominique Baillon-Lalande 
(06/01/20)   



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Gallimard

(Octobre 2019)
384 pages - 22 €


Traduit de l'anglais
(États-Unis)
par Juliette Bourdin







Dave Eggers,
né en 1970 à Boston, romancier, nouvelliste, essayiste et scénariste,
a déjà publié une
quinzaine de livres.


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