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Pascal GRÉGOIRE


Monsieur le maire


Paul Morand vient juste de finir Sciences-Po quand il décide de retourner à Lomieu, petit village des Ardennes où il a passé son enfance, là où son père a une petite imprimerie et où sa mère vient d’être emportée par un cancer.
« La diagonale du vide part des Ardennes et de la Meuse pour aller jusque dans les Landes. C’est une large bande de territoire où la population est très faible. (…) Une France invisible, une suite de villages qui vivent tous le même long déclin, une mort lente dans l’indifférence générale. »
Il sera élu quelques mois plus tard maire de la commune puis réélu deux fois.
C’est au cours de son troisième mandat, quinze ans plus tard, que l’histoire commence alors qu’il est sur le banc des accusés pour meurtre du journaliste local. Leur antagonisme était connu de tous. Jacques Gentil, l’échotier de Lomieu par ailleurs fils de l‘ancien Maire du village, victime dans ce procès, lui avait collé aux basques dès sa première élection usant sans faiblir d’une plume trempée dans l’acide. Un ennemi intime pourrait-on dire que Monsieur le maire a tué lors d’une bagarre dans son lieu de travail (l’imprimerie paternelle). Accident ou crime, c’est la question que le tribunal aurait à trancher si le procureur ne faisait de ce procès celui d’un crime contre la liberté de la presse. « La politique a le goût du sang, même dans une commune de mille trois cent cinquante-deux habitants. » Sa vie bascule.
« Tout le conseil municipal tente de me faire une haie d’honneur. J’entends les acclamations et également quelques sifflets qui me font aussi mal que les menottes à mes poignets. » Ses plus proches amis, Martial, le premier adjoint, et son épouse Nathalie secrétaire de mairie alors enceinte, venus l’assister lors du procès, lui adressent en cet instant un ultime et chaleureux signe de soutien.

Comment a-t-il pu en arriver là ? Dans le fourgon qui le mène vers la prison de Nancy, Paul se souvient de son parcours, de son idéalisme lors de sa première élection aux difficultés et déceptions des mandats suivants qui en ont fait un homme désillusionné et rompu de fatigue. Paul est lucide sur ce qui a nourri le mécontentement et la défiance à son égard ces dernières années : soutenir le vieux boulanger local, chasseur à ses heures, quand il avait tué le jeune voleur qui s’était introduit de nuit dans sa boutique, passer pour réactionnaire et homophobe pour avoir refusé le permis de construire à un journaliste TV de Paris pour des raisons de sécurité, accepter de faire un carré musulman au cimetière et surtout s’être porté candidat pour accueillir des migrants dans la commune. « Le front avait fait vingt-sept pour cent à Lomieu au premier tour, et si au fond, ici, il y avait peu de racistes, la classe moyenne qui avait du mal à joindre les deux bouts avait trouvé là une bouée à laquelle s’accrocher. La frustration, le sentiment d’être abandonnés et négligés les amenaient à haïr les élites autant que les Arabes et les médias. Les territoires de la haine voilà ce que devenaient nos villages». Allumer des incendies ou souffler sur les braises était dès lors facile au journaliste local qui le harcelait espérant ainsi venger la défaite de son père et précipiter la chute de son successeur.

Paul pense aussi à Mathilde, cette femme lumineuse et déterminée qu’il a épousée. Depuis leur rencontre, elle a été son pilier et son phare. Avec elle il avait connu l’éblouissement du bonheur avant que, récemment, l’accumulation des tentatives infructueuses de maternité n’ouvrent subrepticement dans leur couple une brèche aux malentendus, à la lassitude et la distance.   

         Monsieur le maire est un reportage à hauteur d’homme sur un modeste élu local au boulot intense, ingrat, mal connu ou mal compris, à l’heure où tant de petites communes ne trouvent plus de candidats. « Je gagnais quatre cent cinquante-quatre euros par mois. Dans les bons jours je me disais que c’était un sacerdoce ; dans les mauvais que j’étais un peu maso. (…) La vie d’un maire, c’est un peu être plombier du quotidien. Ou un médecin des âmes. (…) Un maire est confronté à la vie et à la mort, et à tous les petits tracas matériels, à toutes les grandes questions que la société se pose. Je devais financer les filets des buts du stade du village comme me demander s’il fallait accueillir des migrants ou non. » « Nous les maires nous étions l’exutoire, entre le marteau de la République et l’enclume du réel. » Pascal Grégoire nous fait entrer très précisément dans les coulisses de la gestion d'une petite commune désargentée. Le tableau s’appuie sur des scènes prises sur le vif, des rendez-vous, des réunions ou des conseils municipaux avec réalisme et véracité. Des scènes qui, outre les personnages-clés de Paul, Martial et Nathalie, s’attardent sur les autres membres du conseil, soutiens ou opposants, et de simples habitants plus particulièrement concernés par un dossier ou un autre. Ils sont généralement tous esquissés avec plus de bienveillance que de férocité, avec parfois même de l’émotion, comme lors de l’enterrement musulman de Selma, ou de la fantaisie avec la pétulante coiffeuse.  

Paul Morand, homme du cru et jeune diplômé dynamique porté par un idéal humaniste, est un homme de bonne volonté dévoué et respectable qui s’est laissé dépasser par les événements et une violence qu’il ne se connaissait pas lui-même. S’il y a fait divers et procès, Monsieur le maire n’est pas du bois des récits de presse à sensation dénonçant la corruption, le dérapage sexuel ou le goût de l’argent ou du pouvoir d’un élu. Paul Morand n’est ni un prédateur, ni un escroc mais un élu fragilisé et usé, voire dépressif, que l’alcool et les circonstances ont fait basculer. Pascal Grégoire ne le condamne ni ne l’absout. Le titre du livre, Monsieur le maire, annonce clairement la couleur. Ce n’est pas tant à l’individu, même si le roman lui donne une belle épaisseur psychologique et questionne à travers lui les contradictions humaines, la violence, le refoulement et le besoin d’être aimé et admiré, qu’à sa charge à laquelle l’auteur s’attache. L’évocation de son couple avec Mathilde et du poids que le désir réciproque d’enfant et des procédures de PMA qu’ils suivent font peser sur celui-ci, sont de fait les seuls passages où l’être humain dans ses angoisses et ses faiblesses se révèle comme un simple individu délesté de ses fonctions publiques. C’est l’occasion aussi d’un beau portrait de femme avec l’intelligente et forte Mathilde et d’un regard de l’intérieur sur la PMA juste et émouvant.  

Au-delà de l’homme et de sa fonction, c’est dans le quotidien des villageois d’une commune en voie d’extinction avec leurs attentes, leurs frustrations, leurs angoisses, leur repli, que l’auteur nous immerge. Et la banalité même de Lomieu nous renvoie dès lors sur toutes les autres petites communes rurales oubliées de l’aménagement territorial. Toutes les questions qui agitent notre société (racisme, rejet des migrants, mais également chômage, fermeture des boutiques au profit de zones commerciales éloignées, services publics déplacés dans les grandes villes, paupérisation des petits agriculteurs, transports inexistants, écoles menacées, manque de médecins et de curés, cohabitation entre villageois et habitants des résidences secondaires...) s’y retrouvent sous le prisme d’une loupe. Le profond sentiment d’abandon, d’exclusion ou de déclassement chez ces laissés pour compte que la presse n’évoque qu’à l’occasion du score de l’extrême droite dans les urnes lors des élections, y saute aux yeux.

À quelques mois des prochaines élections municipales et à l’heure des grands chamboulements d’échelle dans l’aménagement territorial avec le tout métropoles, les regroupements et communautés de communes et la désertification des villages, ce docu-fiction lève le voile sur une réalité amère et non exempte de dangers à laquelle on donne généralement peu de visibilité. Ce roman instructif et dérangeant sur ce monde rural sacrifié et ses communes de moins de cinq mille habitants est un bel hommage à ces maires de l’ombre qui sont peut-être les derniers à payer de leur personne pour lutter contre l’oubli et la marginalisation de plus d’un tiers de la population française. Un thème important que le traitement par la fiction rend facilement accessible et agréable à lire.

Dominique Baillon-Lalande 
(29/01/20)      



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Lectures







Pascal GRÉGOIRE, Monsieur le maire
Cherche midi

(Janvier 2020)
176 pages - 17















Pascal Grégoire,

né en 1961, publicitaire et romancier, a déjà publié Goldman sucks chez le même éditeur en 2018.


Pascal GRÉGOIRE, Goldman sucks