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Yishaï SARID

Le monstre de la mémoire

Nous connaissons de Yishaï Sarid ses romans policiers et ses romans engagés, Le poète de Gaza et Le troisième temple, dans lesquels il analyse les systèmes totalitaires, policiers  ou religieux, et valorise la révolte de l’individu incarnant le « grain de sable » qui fera dérailler la machine. Dans Le monstre de la mémoire, nous retrouvons un mécanisme similaire dans un contexte bien différent.

Ce roman emprunte au genre épistolaire puisqu’il s’agit d’une longue lettre adressée au Président de Yad Vashem (Institut international pour la mémoire de la Shoah) par le narrateur, historien spécialiste de l’extermination des Juifs par les nazis. Mandaté par Yad Vashem, il accompagne des groupes de lycéens israéliens. Ce sont des visites imposées, systématisées par l’Etat et très encadrées. Tandis que le guide-narrateur fait le décompte macabre des personnes assassinées, ici entre 100 et 200000, là 20000 Juifs tués par balle en un jour, il entend les lycéens chuchoter : « C’est ce qu’on devrait leur faire aux Arabes ». « Devant ce système de mise à mort – si simple (…) – nos ados se mettaient à réfléchir de manière pragmatique. Quoi de plus naturel ? (…) Les adultes pensent exactement la même chose mais se taisent. »

La fréquentation intime et quotidienne de ces lieux perturbe le narrateur : le soir il doit boire pour noyer son malaise et trouver le sommeil, pour chasser l’impression que « les déportations se déroulaient ici et maintenant, que je participais à leur élaboration et au convoyage dont je devais veiller à respecter scrupuleusement les horaires. »

À tout moment, les jeunes chantaient l’Ha Tikva (hymne israélien), enveloppés dans leur drapeau. Un jour, le guide demande à l’organisatrice si on ne peut pas réduire un peu « car cela dévalorisait notre hymne de le chanter deux à trois fois par jour. (…) Elle répond c’est ça qui les réconforte, parce que c’est le chant de notre victoire (…) il ne faut surtout pas qu’ils rentrent en Israël désespérés, nous cherchons à leur inculquer le contraire. » Ne pas oublier qu’ils deviendront soldats après leurs études.

Les ados ne haïssaient pas les Allemands, ils avaient davantage de rage envers les Polonais. « Un coup de génie des Allemands est d’avoir planifié (…) de perpétrer le massacre en Pologne afin de laisser leur patrie belle, pure (…)  Les déchets ont été envoyés ailleurs. »

Au fil des années, le guide-narrateur comprend « l’admiration qu’éveille le meurtre. » Les pensées qu’il prête aux ados le taraudaient lui-même en permanence.

Les jeunes s’en prennent à ces « gauchistes d’Ashkénazes » parce qu’ils n’ont pas réussi à protéger leurs femmes et leurs enfants. En fait, la haine pousse dans les lieux de haine. « Nos jeunes déambulaient entre les baraquements et s’emplissaient de haine, non pas envers les bourreaux, mais envers les victimes. »

Le narrateur accompagne aussi des délégations de l’armée, un travail beaucoup plus aisé. Non loin de la ville de Tarnów, à l’entrée de ce qu’on appelle « la forêt des enfants », les Allemands ont abattu par balles des dizaines de milliers de personnes dont les 800 jeunes enfants de l’orphelinat. « Je détaillais toujours le processus de mise à mort utilisé parce qu’il avait précédé l’extermination industrialisée des camps : ici, aucune esthétique, du sang giclait de toutes parts, les corps convulsaient, les preuves s’accumulaient sur place, trop de proximité entre les victimes et leurs bourreaux, trop de munitions gâchées. C’est cela qui a poussé les Allemands à construire des camps dans lesquels on pourrait s’inspirer de l’éradication des nuisibles ou des dératisations, avec, en prime, les esclaves juifs pour effectuer la sale besogne. »

Lors de l’opération Reinhard deux millions de Juifs ont été exterminés avec si peu de personnel allemand que « de grands groupes industriels s’intéressaient à la manière dont ils avaient organisé le travail tant cela avait prouvé son efficacité ». Une réflexion qui se prolonge aujourd’hui dans Libres d’obéir, le management du nazisme à nos jours de Johan Chapoutot. Trente Allemands suffisaient dans la plupart des camps grâce à la collaboration de centaines de Juifs et d’Ukrainiens.

Le système allemand s’appuyait sur l’instinct de survie et le renoncement devant la force écrasante. « Moi aussi, je me serais comporté comme eux, leur disais-je, vous aussi sans doute, nous tous, oui, nous aurions tous transporté les cadavres des chambres à gaz aux crématoires, nous aurions tous arraché les dents en or de leurs bouches, coupé leurs cheveux et alimenté le feu, oui, nous aurions fait ça avec eux si notre vie en dépendait, si ça nous permettait de gagner encore un jour, encore une heure, encore une minute. » Selon moi, en affirmant qu’il se serait comporté comme eux, l’auteur bat en brèche le mythe de l’indigne kapo qui est détesté et banni de la société israélienne, mais il ramène la mesure de l’humain, sa faiblesse que tous partagent.

Peu à peu, les questions qu’il se pose à lui-même pénètrent sa vie quotidienne, ses temps libres à Varsovie. Quand il écoute la musique de Bach, il s’imagine en musicien Klezmer polonais du XVIIIème siècle, décidé à quitter son village, les mariages et les circoncisions où il joue du violon, pour tenter de rencontrer le maître « dont la musique caressait les cieux » mais l’aurait-il accepté comme élève ? Il s’interroge : Bach était-il antisémite ? Il écoute alors plus attentivement la passion selon Saint Jean ; quand le ténor lance un premier « Juden », puis encore un, quand il décrit ce que ces « Juden » avaient fait subir à Jésus, « j’ai senti l’haleine puante qui sortait de la bouche du chanteur et j’ai arrêté la musique (…) N’y va pas, ai-je dit à mon Klezmer, (…) il ne voudra pas de toi. »

Sur la route de Cracovie, il organise souvent une rencontre avec une vieille paysanne, une Juste parmi les Nations. Elle raconte aux jeunes qu’elle a accueilli, nourri et caché « un garçon sale, pouilleux et affamé », seul rescapé de sa bourgade, réfugié dans la forêt depuis quelques semaines et qui se sentait « mourir de faim, de froid et de chagrin. » Elle savait que les Allemands brûlaient les maisons des Polonais qui cachaient les Juifs, mais grâce à elle et à son mari, Shroulik est resté en vie.  Le narrateur se demande comment lui se serait comporté à sa place. « Je pense que j’aurais eu trop peur. Et de le savoir me rend dingue, me taraude sans répit parce que c’est la seule question que nous pouvons nous poser en tant qu’êtres humains. »

Un soir, lors d’une discussion de clôture de la semaine, un adolescent ose déclarer : « Je pense que pour survivre, nous devons nous aussi, être un peu des nazis (…) qu’on doit être capable de tuer sans pitié. » « Mais pas de tuer des innocents, n’est-ce pas, intervient la proviseure. » « Parfois on n’a pas le choix et il y a des dégâts collatéraux. C’est dur de faire la différence entre les terroristes et les civils. (…) il s’agit d’une guerre pour la survie. C’est eux ou nous. On ne laissera pas ça se reproduire une deuxième fois. » Le guide félicite alors les enseignants, l’objectif a été atteint, « la force, rien que la force. Sans morale, sans façons, sans hésitations (…) vous avez très bien compris la leçon les enfants. Bravo. »

L’accumulation des visites, des horreurs évoquées dans le moindre détail, pèse de plus en plus sur le narrateur au point qu’il est victime d’une hallucination. « Ici s’arrêtaient les convois, étais-je en train d’expliquer lorsque j’entendis le train freiner, les wagons s’ouvrir, projecteurs, panique, où est mon enfant, où est ma valise, (…) où on est, où on va maintenant ? Debout face au groupe que j’accompagnais, je me tus soudain, sentis un remous affolé autour de moi, peu importe, les explications attendraient. Ras le bol du mythe, des idées brassées et de cette curiosité malsaine ! Je tendais à présent l’oreille pour saisir ce qu’ils disaient, eux. »

Ce détournement de la mémoire vers une idéologie nationaliste qui érige la survie en triomphe, ce culte de la force élevé en religion sont adroitement décrits là où on s’y attendait le moins. Cette hallucination est peut-être une métaphore de la protestation des victimes. À la fin du roman, on sent qu’une rupture se prépare, ce sera « la goutte d’eau qui fera déborder le vase ».

Nadine Dutier 
(05/02/20)    



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Actes Sud

(Février 2020)
160 pages - 18,50


Traduit de l’hébreu par
Laurence SENDROWICZ









Yishaï Sarid,
né en 1965 à Tel-Aviv,
est avocat. Ce roman
est son quatrième livre
paru chez Actes Sud.

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son prédédent roman :
Le troisième temple