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Marie SIZUN

Ne quittez pas



Comme le titre le laisse entendre ce recueil de quarante courtes nouvelles (de deux à huit pages) est consacré au téléphone. Histoires empruntées à notre quotidien, conversations imaginaires tellement réalistes qu’on « entend » presque les voix des personnages, « car ces voix lointaines, elles sont les vôtres, elles sont les miennes, et, ce qu’elles murmurent, crient, rient ou pleurent, c’est l’histoire toujours recommencées de nos vies » comme l’écrit Marie Sizun dans son prologue.

Le recueil s’ouvre sur une femme solitaire entre deux âges qui lors d’une conversation brouillée croit un instant, grâce à quelques notes de tango devinées en fond sonore, à l’appel d’un ancien amant de Caracas effacé de sa vie à son retour de voyage (Qui est à l’appareil ?). Il finit sur un tendre échange autour d’un projet de voyage en Italie, semblable à une bulle ultime de bonheur alors que la mort rôde autour du lit d’hôpital de l’amant. Cette dernière conversation par l’intensité de l’émotion qui s’en dégage est peut-être l’une des nouvelles les plus remarquables.
Ces indiscrétions téléphoniques nous amènent ainsi à croiser des locuteurs aussi différents qu’une adolescente qui partage sa conversation amoureuse avec tous les passagers de l’autobus, une jeune femme recueillant les mots précieux de son fiancé parti au service militaire au téléphone presque public de la loge de la concierge, une « héroïne romantique anglaise » devenue depuis peu injoignable sans explications, un jeune comédien fébrile dans l’attente du résultat d’un casting qui perd son portable, un mari infidèle trahi par un haut-parleur activé pour couvrir le bruit de l’aspirateur passé par sa femme dans la pièce d’à côté, une fille et un père qui se découvrent à distance une nouvelle complicité, un inconnu lors d’un quiproquo attendrissant comme un rendez-vous de hasard, une admiratrice de Modiano, un inconnu dont on ne perçoit que la respiration qui appelle toujours à la même heure…
Non sans une nostalgie élégante et discrète, comme une petite musique de fond, l’époque balayée ici va des vieux téléphones à cadran au portable en passant par les cabines téléphoniques dans les bars et les rues et les répondeurs-enregistreurs à cassette.

Ces nouvelles, tour à tour légères ou graves, banales ou étranges, drôles ou cruelles, sont toujours écrites sous le signe de la sensibilité et la délicatesse et posent sur chacun des personnages un regard dont la lucidité se nuance toujours de tendresse et de poésie. Et si Marie Sizun ne s’attachant qu’au présent de la communication ne nous donne que peu d’indices sur la vie ou le passé de ceux qui parlent, leur intimité, à travers l’amour ou la rupture, la solitude de la vieillesse ou le lien parent-enfant, dans le bonheur, la tristesse ou le manque, toujours affleure comme si le téléphone dans son étonnant rapport entre proximité et distance permettait aux interlocuteurs de se dévoiler sans masque.  

Dans ces conversations volées, rendues parfois énigmatiques du fait de n’entendre qu’un seul des protagonistes de l’histoire, les silences ont aussi une place. C’est dès lors à chacun de combler les pointillés et d’interpréter ces instantanés, afin de se les approprier intimement à son tour. Pour ma part, outre La dernière conversation déjà évoquée, Le répondeur qui a conservé des voix depuis longtemps tues, L’indiscrète dans le métro avec sa combinaison parfaite de drame et d’humour, et L’installation du téléphone pour son beau personnage de vieille femme à l’époque des gros appareils noirs en bakélite, me resteront en tête longtemps mais parions que chacun face à la variété de la carte trouvera à coup sûr des correspondances personnelles avec l’une ou l’autre de ces nouvelles.

« Elles sont fortes, les paroles portées par le téléphone, et leur musique, et leur résonance en vous, plus fortes que les paroles de la vie ordinaire » écrit Marie Sizun dans son épilogue. À la lecture de son livre brodé d’émotions on ne peut que lui donner raison. 

Dominique Baillon-Lalande 
(12/02/20)    



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Marie SIZUN, Ne quittez pas
Arléa

(Janvier 2020)
248 pages – 20 €












Marie Sizun Photo © Louis Monier
Marie Sizun

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