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Denoël, Empreinte (Janvier 2016)

176 pages - 13 €
Virginia Woolf

(1882-1941)


Un lieu à soi

Nouvelle traduction de
Marie Darrieussecq





Un lieu à soi, nouvelle traduction de A room of one’s own de Virginia Woolf, vient de paraître chez Denoël. Une interprétation qui cerne enfin l’humour de la romancière anglaise.

Si certains s’en étonnent encore, sachez que Virginia Woolf est drôle. Marie Darrieussecq reconnaît l’avoir découvert en traduisant A room of one’s own, célèbre essai sur l’émancipation des femmes au XXe siècle. Il faut dire que l’auteure britannique traîne une sacrée réputation. Communément décrite en folle, dépressive et frigide, on l’imagine mal faire des blagues à table. Sa vie, sujette à de fausses interprétations, témoigne en réalité d’un instinct de survie et d’un caractère indomptable, rarissime pour l’époque. Mais son suicide et son profil mélancolique (le même pour tous ses livres) ont suffi à graver (et aggraver) un cliché devenu indétrônable : Virginia Woolf fait peur. On ne se refait pas, me direz-vous ? Si, grâce à Marie Darrieussecq ! Cette nouvelle traduction est une bouffée d’air frais. En bonne élève, Darrieussecq rend justice au talent comique et ironique de son maître (pour ne pas dire maîtresse). Comment ? En s’appuyant sur la précision et la musicalité des mots, fidèles au style originel. Comparons avec la version officielle, traduite par Une chambre à soi en 1965 par Clara Malraux :

Version 1965 : Ce que l’on attendait de moi était-ce seulement un hommage à des écrivains femmes illustres, Jane Austen, les sœurs Brontë, George Eliot ?

Version 2016 : Ils appelaient peut-être simplement quelques remarques à propos de Fanny Burney ; quelques autres à propos de Jane Austen ; un hommage aux sœurs Brontë et une évocation de leur presbytère de Haworth sous la neige ; si possible quelques traits d’esprit autour de Miss Mitford ; une respectueuse allusion à George Eliot ; une référence à Mrs Gaskell, et on aurait fait le tour.

Déroutant non ? Sensiblement distincte, la nouvelle traduction, moins conventionnelle et datée, est plus drôle et vivante. Elle rend compte de passages inédits, certes maniérés mais terriblement British. M. Darrieussecq est infiniment plus proche du texte original. Mordant, ironique et vivifiant, à l’image de ce qu’était l’auteure. Que dire du travail de l’ex Madame Malraux ? Un acte de rébellion plus que de précision (traduire un pamphlet féministe après 26 ans de mariage avec un homme misogyne, écœuré par l’écriture féminine, n’est-ce pas le comble ?).

Fraîchement (re)traduit, le livre s’offre une nouvelle jeunesse et de belles années devant lui. Accessible et moderne, son propos est essentiel : une femme doit avoir de l’argent et un lieu à soi, sans quoi elle ne peut aspirer à écrire et produire une œuvre romanesque. Autrement dit, la liberté d’entreprendre et de penser sont des conditions indispensables à toute production littéraire. Evident, certes, mais encore refusé à bon nombre d’écrivains, hommes et femmes compris. Virginia Woolf affirme qu’on ne peut écrire si on n’est/naît pauvre et démolit le mythe du poète maudit. Quant aux femmes, c’est simple, « elles ont eu moins de liberté intellectuelle que les fils des esclaves athéniens ». Voilà qui est dit !

Dans une admirable préface, Marie Darrieussecq insiste sur l’importance du livre pour les jeunes générations. Espérons que d’autres traductions suivront et parviendront à démystifier l’image qu’on se fait de Virginia Woolf.

Jeanne de Bascher 
(05/02/16)    




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Virginia Woolf
(1882-1941)




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Virginia Woolf
A room of one's own
(1929)