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Fritz ZORN
(1944-1976)

Mars

"Je suis jeune et riche et cultivé ;
et je suis malheureux, névrosé et seul."

1976, un jeune homme lutte contre la mort dans la chambre d'un hôpital de Zurich. Il mobilise ses dernières forces pour attendre la réponse d'un éditeur auquel il a confié un manuscrit. Sur la première page de celui-ci figure cette phrase : "La chose la plus intelligente que j'aie jamais faite c'est d'attraper le cancer."

Fritz Zorn est issu d'une riche famille des bords du lac, il a été élevé dans le meilleur des mondes possibles ; un monde dans lequel ce qui est bon et mauvais est défini une fois pour toutes, où l'on n'a pas d'autre opinion que celle de la communauté. Ses parents vivent en niant totalement la réalité ; pour eux les choses sont soit "compliquées" soit "pas comparables." Les choses compliquées, dont par conséquent il n'est jamais question, ce sont la politique, la religion, les rapports humains et bien sûr la sexualité. Le pas comparable sert, lui, à désamorcer tous les conflits possibles. Au sortir de cette enfance vécue dans une fausse harmonie menteuse, où il a été uniquement le désir des autres, Zorn est un adolescent dépressif, sans ami, honteux de son corps. Le mal être qu'il ressent, il le lit sans cesse dans le regard des autres et le traduit par cette image : "Je me sentais comme si je portais accroché au cou une corneille morte." Après ses études, il devient professeur, la dépression ne le quitte plus. Progressivement, la corneille morte se métamorphose en tumeur cancéreuse qui se développe sur son cou. Pour lui l'origine du mal est évidente : "Selon moi la tumeur c'était des larmes rentrées parce que leur véritable destination, à savoir être pleurées, n'avait pas pu s'accomplir." L'ennemi qu'il sentait en lui a maintenant un nom, un visage. Pour la première fois un but se fait jour dans sa vie : guérir. Zorn commence alors une psychothérapie. Une véritable course poursuite s'engage ; il lui faut démolir son ancienne personnalité sans être certain que la maladie lui donne assez de temps pour se reconstruire et venir en aide à son corps. Les dépressions disparaissent progressivement mais la tumeur devient un cancer généralisé. Il décide alors d'entreprendre ce récit car : "Quand on est battu on crie". À cette vie qui n'a pas de sens, il fixe un seul objectif à la mesure de ses moyens : la clarté, c'est à dire "la faculté de voir clairement la catastrophe qu'est ma vie, de la comprendre." Il établit les responsabilités avec la plus grande lucidité ; celle de ses parents d'abord, qui sont logés en lui et le dévorent, qui l'ont selon sa formule "éduqué à mort" ; celle de la société bourgeoise ensuite : "une société dont les enfants meurent d'incarner cette société" ; celle de Dieu enfin, créateur de la gestapo et des camps de concentration, avec sa religion qui enseigne à ne pas jouir de la vie mais à la supporter sans se plaindre. Ce combat qu'il engage, c'est aussi la recherche éperdue de ce qui en lui n'a pas été contaminé par son passé. En se tirant ainsi au clair par l'écriture, en pratiquant cette véritable autopsie de lui-même, il devient autre chose que son cancer.

On ressent à la lecture des dernières pages la jubilation qu'éprouve Zorn à comprendre, à regarder en face une mort qu'il en vient même à considérer comme utile ; à lui-même d'abord puisqu'elle l'a véritablement mis au monde ; aux autres ensuite car par un prodigieux renversement il se considère comme une tumeur cancéreuse pour l'organisme social : "J'affirme que le fait qu'on m'aura exterminé continuera à couver sous la cendre et finira par provoquer la ruine du monde même qui m'aura exterminé." Ce que le lecteur ne ressent pas, par contre, c'est une sensation de voyeurisme ; Zorn ne décrit jamais l'évolution physique de sa maladie, ne formule jamais la moindre plainte, et permet ainsi à son récit d'être parfaitement soutenable jusqu'à l'ultime phrase : "Je n'ai pas encore vaincu ce que je combats : mais je ne suis pas encore vaincu non plus et, ce qui est le plus important, je n'ai pas encore capitulé. Je me déclare en état de guerre totale."

La chambre de l'hôpital est vide. La guerre a été perdue. Le mourant n'a jamais vu son livre. Il aura seulement appris, quelques heures avant sa mort, que l'éditeur acceptait de le publier. Aujourd’hui encore, le cri de Zorn résonne toujours aussi fort ; il demeure une protestation implacable contre tout ce qui, autour de nous et en nous, est du côté du mensonge, du renoncement et de la résignation, autrement dit de la mort. Là est malgré tout sa victoire.

Patrick Lambert 


Article paru dans le N°5 de la revue Encres vagabondes en 1995



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Pour mémoire















Fritz Zorn
(1944-1976)
Écrivain suisse
de langue allemande


Bio-bibliographie sur
Wikipédia









Gallimard

(Octobre 1979)
264 pages – 25,40 €


Folio
(Avril 1982)
320 pages – 8,50 €