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Liste des interviews







Bernard
CHAMBAZ





1) Comment s’est imposée la poésie dans votre vie, par la lecture, par l’écriture ?
Je pense que les deux ont partie liée ; la lecture d'abord qui a généré l'envie de l'écriture ; ce ne sont pas les poésies apprises ni étudiées à l'école mais des livres apparus à l'horizon, au  milieu des années soixante, l'écho de certains films aussi.

2) Certains poètes vous ont-ils influencé ?
Évidemment. Aragon dont je me suis  écarté aussitôt mais dont l'influence reste majeure, c'est l'Aragon des incipit et du projet Fou d'Elsa. Deguy, qui fut mon professeur de philosophie au lycée et reste mon influence essentielle. Ensuite, il y eut ceux dont j'ai admiré et admire l'œuvre – Collin, Sacré, la pléiade des poètes américains (Williams, Cummings, Zukovsky, etc).

3) Privilégiez-vous une forme poétique proche de la prose poétique ? Quel rôle joue la forme poétique dans votre écriture ?
J'alterne, jusque dans les livres, le vers (libre), fondamental par son versant visible, et la "prose poétique". La forme est le registre dans lequel j'ai la volonté – et le sentiment – de m'exprimer.

4) Comment s’organisent la typographie et l’espace d’une page pour vous ? Dans Été, par exemple, certains mots s’inscrivent en vertical, les blancs et le visuel ont aussi leur importance.
Oui, bien sûr, c'est la bonne vieille leçon de Mallarmé, du bloc de signes noirs imprimés sur la feuille blanche. Quant à l'organisation, elle reste largement intuitive.

5) Vous avez commencé par écrire de la poésie, pourquoi êtes-vous passé au roman ?
Je ne peux répondre à cette question qu'en indiquant – d'abord – que je continue à écrire de la poésie. Cela dit, les deux me paraissent aller de pair ; j'ai lu des romans (étrangers) qui me semblaient plus poétiques que bien des livres de "poésie" et j'ai voulu essayer, aller voir ; et le roman (pour risquer une comparaison athlétique) a quelque chose du marathon quand le poème (même quand il s'agit d'Été) a quelque chose d'un cent mètres. 

6) Votre premier roman, L’arbre de vies, se situe à l’époque de Robespierre. Pourquoi avez-vous commencé par un roman situé dans une autre époque que l’époque contemporaine ?
Ce serait une longue histoire à raconter. Disons que je me rends compte, vingt-cinq ans plus tard, qu'il devait y avoir une forte attirance pour l'Histoire y compris comme matériau poétique et – sans doute – la volonté d'une certaine distance.

7) Comment s’inscrit l’Histoire dans votre parcours littéraire ?
Je dirais qu'elle m'est consubstantielle, qu'elle irradie tout ce que j'ai écrit comme elle irradie, qu'on le veuille ou non, dans l'ombre et/ou le soleil, nos vies.  

8) L’arbre de vies évoque, entre autres, le rapport père-fils, ce roman a paru au moment du décès de votre fils Martin dont vous avez parlé notamment dans Martin cet été et Dernières nouvelles du martin-pêcheur. Votre père a aussi joué un rôle essentiel puisqu’il a été membre du Bureau politique du PCF. Comment s’inscrit la filiation dans votre histoire personnelle et dans votre œuvre littéraire ?
Il me semble que c'est, pour tout le monde, indépendamment de ce que fut votre père, un thème (un sujet) de fond. La date de parution de ce premier roman n'est qu'une coïncidence malheureuse. Et à la figure du père, il faudrait ajouter celle des grands-pères aux quels j'ai accordé une place également importante.

9) Comment l’écriture a-t-elle joué un rôle face à la tragédie de la perte de votre fils ?
Dans ce désastre absolu, elle m'a permis de persévérer dans la croyance que les mots ont un sens.

10) Vous parliez de votre grand-père. À 13 ans, vous lui avez écrit une lettre par jour car il était très malade. En quoi, cette correspondance a pu révéler que les mots avaient le pouvoir non pas d’éviter la mort – comme vous l’écrivez dans Été : « C’est la mort qui l’a emporté sur les mots » – mais de faire vivre autrement les absents puisque nous ne connaissons pas Martin mais que nous le sentons vivre à travers vos écrits ?
Elle ne l'a révélé ni sur le moment, bien sûr, ni trente ans  plus tard au moment de l'écriture du récit Martin cet été. La prise de conscience s'est probablement produite quand j'ai commencé à écrire dix/quinze ans plus tard, au milieu des années soixante-dix. Elle s'est imposée comme une évidence. L'évidence ne semble pas discutable. C'est ainsi qu'elle est devenue un leitmotiv d’Été.

11) Été et Été II, recueils de poèmes, contiennent 1001 séquences comme les 1001 nuits. Comment est né ce projet ? Comment s’installe le rapport au temps dans ces deux recueils ?
Ce projet naît de la fin même du livre de poèmes précédent, Échoir. J'avais noté que je pouvais continuer à l'infini (mille, voire mille et un, voire dix mille etc.) les poèmes consacrés à Martin. Je me suis naturellement consacré dès l'année suivante, avec l'idée de dix chants de cents poèmes/proses poétiques, qui se sont finalement répartis sur deux livres de cinq chants chacun, qui auront été écrits et seront parus dans les années 2000/2010, à savoir, en toute modestie, le temps qu'il a fallu à Ulysse pour rentrer à Ithaque.  

12) Beaucoup de dates, de décomptes de jours émaillent vos écrits ainsi que des indications de latitude et de longitude dans Dernières nouvelles du martin-pêcheur. Comment s’articulent l’espace et le temps dans votre œuvre vous qui avez été professeur d’histoire-géographie ?
C'est sans doute moins le côté professeur d'histoire-géo, et d'ailleurs beaucoup plus histoire que géo, que le sentiment de cet espace-temps où nous évoluons. Nous sommes pris dans la matière temps et, bien entendu, nous sommes toujours quelque part (en un point donné quand bien même nous rêvons ou rêverions être ailleurs) sur cette bonne vieille terre.

13) L’espace est présent dans votre œuvre au travers de vos différents voyages. Que représentent le voyage et les voyages pour vous ? Pourquoi partir ? Pourquoi voyager ?
Réponse banale – pourquoi partir sinon pour aller voir ailleurs (ce qu'il y a et si j'y suis) et pour le plaisir de revenir.

14) Et le désert qui est un espace particulier, à la fois magique pour certains, angoissant pour d’autres, comment l’avez-vous découvert et pourquoi un abécédaire dans l’ouvrage Sur le route du sel & du savoir avec des photographies de Tiziana et Gianni Baldizzone ?
Le désert nous l'avons découvert ma femme et moi, en Iran d'abord, en 1974 et ce fut un éblouissement. Nous y sommes donc retournés en compagnie de nos enfants, dans la deuxième moitié des années soixante-dix, dans le Sahara, et n'avons eu de cesse, longtemps d'y retourner. Quant au texte pour le beau-livre des Baldizzone, c'est une proposition de mon éditrice Claude Henard et je n'avais jamais écrit d'abécédaire.

15) Vous voyagez aussi avec le sport puisque vous pratiquez plusieurs sports notamment le vélo. Vous avez réalisé votre Tour de France en 2003, votre Tour d’Italie en 2006, votre Tour d’Espagne en 2008. Après quoi roulez-vous ?
Désormais je roule peut-être après l'ombre de notre fils Martin et sans doute au-devant de ma propre disparition.

16) Dans votre livre Petite philosophie du vélo, les courts textes pourraient évoquer la vie en piochant quelques-uns de vos titres : objet, sujet, grandir, vieillir, esthétique, besoin, désir, plaisir, passion, échappée, nuit, jour, sensation, perception, mythologie, histoire, géographie… finitude, philosophie. Même si nous ne sommes pas passionnés de vélo, ces textes font écho en nous. En quoi le sport peut-il être philosophique ?
C'est toujours la bonne vieille histoire de Monsieur Jourdain. Je crois que non seulement nous faisons de la philosophie sans le savoir (enfin ! philosophie c'est un grand mot, une façon de parler), mais qu'il y a une dimension philosophique dans toute activité humaine et que, dans une pratique intensive du sport, ce n'est peut-être pas le cogito classique mais il y a quelque chose en nous qui pense.

17) La peinture joue aussi un rôle important dans votre œuvre. Vous avez travaillé avec des peintres comme Anne Slacik avec qui vous avez réalisé des livres manuscrits et un livre peint. Comment s’est déroulée cette rencontre entre poésie et peinture ?
Huit livres manuscrits, et encore le texte du catalogue pour sa dernière exposition. Avant de  rencontrer Anne Slacik, j'avais déjà publié deux petits livres, aux éditions La Sétérée, le premier sur Piero della Francesca, le second sur Véronèse. On peut voir, à ces deux noms, que l'Italie, pas seulement la peinture italienne, a été mon moteur.

18) Vous avez aussi écrit sur les nuages dans la peinture de l’Antiquité à nos jours. Quelle est la symbolique des nuages ?
Disons qu'elle est celle du temps (qui passe ou qui flotte), d'une certaine légèreté, de l'horizon primordial qui est le nôtre, en haute enfance, d'un paysage dans lequel nous nous inscrivons.

19) Quel rôle joue la mémoire pour vous ?
Elle joue un rôle essentiel, bien sûr. Elle est une réserve de vie. Je la sollicite pour écrire mais je laisse affleurer ce qui sera la matière et le détail de ce que j'écris (par exemple, je ne prends jamais de notes, en particulier en voyage, quitte à perdre des milliers, des millions d'occurrences).

20) Vous avez écrit L’humanité 1904-2004. Est-ce que l’engagement sociétal ou politique intervient dans l’écriture ?
Sociétal, je n'aime pas ce mot arrivé assez récemment dans la langue française. Je lui préfère social, alors oui je considère qu'il y a (mais pas forcément) une dimension sociale dans l'écriture, politique aussi, et L'humanité 1904-2004 en témoigne, mais un roman comme Ghetto tout autant et même, si on veut, les Dernières nouvelles du martin-pêcheur de par les personnages historiques et romanesques qu'on y croise.

21) Dans plusieurs de vos romans nous croisons des personnages historiques comme par exemple Lénine, Martin Luther King, John Reed, Robert Oppenheimer, Charlie Chaplin pour n’en citer que quelques-uns. Pour certains nous découvrons leurs blessures personnelles. Comment se créent les liens entre ces personnages, entre eux et vous, entre la réalité et la fiction ?
Le point commun, c'est que les uns et les autres font partie de ma vie, et qu'ils entrent dans mes livres au gré de ce que ces livres racontent. L'exemple le plus singulier est Robert Oppenheimer, qui s'est imposé dans mon roman Yankee parce qu'il avait été, pour de vrai, le fiancé de ma grand-mère, et qui a confirmé – si je puis dire – son intérêt romanesque par ses tourments et sa passion pour Macbeth.

22) Comment est née l’idée de votre trilogie Mes disparitions : Kinopanorama, Yankee et Ghetto où l’histoire personnelle est liée à l’Histoire du monde ?
Après avoir écrit cinq romans avec des personnages romanesques, réels et/ou fictifs, le quatrième étant une sorte de roman d'aventure et le cinquième une sorte de roman policier, il m'a semblé logique sinon naturel d'explorer d'autres chemins et peut-être d'aller vers ce que d'aucuns appellent "le noyau". La parenté entre ceux-ci et ceux-là me semble être justement le lien entre les petites histoires et la grande Histoire.

23) Pour vous quel rôle peut jouer un écrivain dans le monde contemporain ?
Je ne sais pas. A priori, c'est toujours le même rôle depuis Homère et les contemporains d'Homère dont nous ne connaissons pas les noms, ni même les œuvres - donc éclairer un peu le théâtre d'ombres où nous passons.

24) Quels sont vos projets d’écriture ?
Je viens de terminer un roman qui paraîtra à la rentrée. Le titre en est Vladimir Vladimirovitch et, après le roman américain, c'est une sorte de roman russe. Ensuite, j'ai au moins trois livres en train (un nouveau livre de poèmes pour 2016, un nouveau récit à partir du pilote automobile Ayrton Senna, et un nouveau roman).


Propos recueillis par Brigitte Aubonnet
(Mai 2015)






































































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