Georges-Olivier
Châteaureynaud


Propos recueillis par Serge Cabrol


photo © Yung
Cet entretien a été publié dans le N°12 de la revue. A l'occasion de la parution de Singe savant tabassé par deux clowns, il nous semble intéressant de rappeler les propos de Georges-Olivier Châteaureynaud autour de son parcours d'écriture et de la littérature fantastique.


Tous vos textes – romans et nouvelles – peuvent être apparentés à la littéra­ture fantastique ?
Pour la plupart, oui. A 80%, mettons. Peut-être même plus, car ceux de mes textes qui ne relèvent pas directement du fantastique louchent avec insistance du côté de l'onirisme. Je suis de ces auteurs auxquels la réalité immédiate ne suffit pas. Mon système littéraire repose sur la confusion : confusion entre le passé et le présent, l'imaginaire et le réel, l'intérieur de la tête et l'extérieur, la veille et le sommeil, etc. Je crois que cette confusion généralisée marque spécifiquement la littérature et l'art fantastiques. Cela dit, il y a fantastique et fantastique. Le mien est étranger à l'horreur sanguinolente à l'anglo-saxonne, sauf peut-être dans La Tête.

Pourtant la mort, et le thème du passage d'un monde à l'autre, sont très présents ?
J'ai le souvenir très précis du moment où j'ai su que j' allais mourir un jour. J'avais une quinzaine d'années, je dormais, et je me suis réveillé dans un fracas d'eau noire, avec cette certitude au cœur. Depuis, j'ai imaginé plusieurs fois ce que pouvait être la mort, toujours pour la remplacer par autre chose, dans Après, dans Le congrès de fantomologie, dans Le Styx... Comme j'ai une grande aspiration, mais pas d'illusions concernant une autre vie, certaines nouvelles, comme Le voyage des âmes, ne débouchent que sur le vide ou la dispersion. Mais je refuse de traiter ce thème sous l'angle du macabre. Or le public confond généralement le macabre et le fantastique. Je me retrouve donc le plus souvent en porte-à-faux Tant pis, tant mieux peut-être.

Outre le thème du passage, vos textes traitent souvent du voyage et de l'immobilité.
Oui, l'errance et l'enracinement, deux thèmes contradictoires qui balisent tout ce que je fais. Il y a sans doute là un dilemme qui m'est personnel, mais ça doit être valable pour tout le mon-de : partir ou rester, errer ou construi­re, vivre ou s'enfermer. Il y a peut-être deux humanités, celle qui part et celle qui reste, non ? Moi, j'oscille de l'une à l'autre. Mes histoires sont pleines d'îles et de maisons, mais aussi de voyageurs et d'instables .

Cela évoque une de vos nouvelles. Elle s'intitule Ses dernières pages, et on y lit : « Rien ne me retenait à Paris, rien ne m'appelait nulle part. Je choisis d'y aller, justement... »
C'était ma toute première nouvelle. Le héros est un jeune homme qui rêve d'écrire et qui n'y parvient pas. C'était moi, en réalité. Il part, mais c'est pour s'enfermer dans une banale maison de campagne. Toujours la confusion du dedans et du dehors... Quoi qu'il en soit, il découvre son œuvre toute écrite, dans un placard. J'ai découvert la mienne grâce à cette nouvelle. Les quelques jours que j'ai mis à l'écrire ont sans doute été les plus importants de ma vie.

Auparavant vous écriviez de la poé­sie ?
J'ai commencé à devenir un écrivain quand j'ai renoncé à la poésie. Cette libération s'est effectuée graduellement, même si Ses dernières pages ont joué un rôle de seuil. La poésie, pour moi, était une sorte d'hallucination. Ce n'était pas à la poésie que je me colletais mais à un problème d'ego, à un. fantasme gratifiant. Peu à peu la prose s'est imposée à moi. J'ai enfin admis que j'étais fait pour inventer des histoires, créer des personnages et les plonger dans des aventures bizarres. Je vis pour une large part sur un mode imaginaire, c'est pourquoi la fiction m'est naturelle. J'ai reçu ça en hérita­ge ; je fais avec.

Cette nouvelle, Ses dernières pages, a été tout de suite publiée par Grasset ?
J'avais d'abord envoyé une suite de tex-tes, poèmes et esquisses mi-poétiques mi-narratives, encore très désincarnées, à plusieurs éditeurs. Personne n'en voulait, mais Jacques Brenner, chez Grasset, m'avait envoyé un petit mot d'écoute. Sur ces entrefaites, je trouve mon chemin de Damas - la nouvelle - et je boucle un court recueil de nouvelles fantastiques qui s'ouvre sur Ses dernières pages. Je l'ai envoyé au seul éditeur qui s'était tant soit peu intéressé à mon travail, et j'ai reçu un contrat par retour du courrier. Le Fou dans la chaloupe est paru en 1973, avec la mention "roman" en couverture. Au début des années 70, quand on écrivait des nouvelles, on avait l'impression d'appartenir à une église des catacombes. Le volume a quand même été accueilli avec bienveillance par la presse...

Et vous êtes passé rapidement au roman ?
Oui, avec Les messagers. L'accueil critique a été chaleureux, et le bouquin a reçu le Grand Prix du roman des Nouvelles littéraires, doté de 50 000 F en 1974, et agrémenté d'un numéro spécial des Nouvelles littéraires. L'attention de la presse a été proportionnelle à la valeur du prix. Rétrospectivement, je me dis que j'ai eu beaucoup de chance, car tout ça tenait un peu du conte de fées : en 1973-74, j'étais OS2 dans une usine : je montais des roues de camion toute la sainte journée.

Ensuite les recueils de nouvelles et les romans se sont succédé régulièrement avec, au passage, le prix Renaudot en 1982.
C'était pour La Faculté des Songes. Là aussi, chance inespérée, puisqu'en 82 je faisais le brocanteur aux Puces, dans une camionnette digne des Raisins de la colère... La Faculté des Songes était un roman "réaliste", avec des person­nages confrontés à des difficultés à la fois existentielles et économiques. Le suivant, Le congrès de fantomologie, était proche de la science-fiction, du roman d'espionnage et de la bande dessinée... En fait, un roman parodique sournois, avec dictature fossile, internationale d'adeptes du spiritisme, chasse aux fantômes et devin alcoolique...

Une sorte de Tintin antifasciste ?
Si on veut. En tout cas le public de La Faculté des songes ne s'y est pas retrou­vé. J'étais catalogué "mainstream oni­rique" ou quelque chose comme ça, et je livrais de la parodie de littérature populaire. Un écrivain ne doit pas jouer à la légère avec son image. Les lendemains ont été difficiles.

Avec Le château de verre, en 94, vous mêlez roman fantastique et roman historique ?
Le château de verre aborde plusieurs domaines, en effet. C'est, pêle-mêle, un roman historique, puisque l'action se déroule au XIIe siècle, un roman fantastique par certains de ses épisodes, une réflexion sur la "celtitude" (c'est mon terroir), sur la littérature en langue profane et son apparition, puis-que Chrétien de Troyes, Marie de France ou Jaufré Rudel comptent parmi les personnages... C'est aussi une méditation sur le destin - le mien - puisque Job de Logonna, le "héros", est mon délégué fantasmatique.

Dans ce roman comme dans Les messagers, ou comme dans nombre de nouvelles (Les ormeaux, La chambre sur l'abîme), le thème de l'enfance vous tient à cœur ?
J'ai vécu les huit premières années de ma vie dans un nid d'aigle, une cham­bre de bonne au sommet d'un immeu­ble. Il y avait un balcon auquel aucune porte ne donnait accès. Il fallait sauter par la fenêtre. Ma mère et moi vivions dans cette chambre et sur ce balcon ; il me semble qu'ils étaient également vertigineux. Mon enfance n'a pas été malheureuse, mais elle a été solitaire, et peut-être "romanesque", à un point difficilement imaginable. D'où le recours systématique à l'imagination, à la fiction. L'enfant est le père de l'homme, et plus encore si cet homme est un écrivain, ou un artiste. Les écri­vains sont des fabulateurs qui essaient désespérément de dire la vérité. C'est très difficile, de dire la vérité, si diffi­cile qu'il faut passer par le mensonge, ou quelque chose qui y ressemble.

Outre vos activités d'écrivain, vous êtes membre de plusieurs jurys litté­raires, dont celui du prix Renaudot, vous avez été Président de la Société des Gens de Lettres...
Nous sommes de petits producteurs de texte qui traitons avec des industriels, éditeurs ou patrons de presse. Sans même parler des "consommateurs" (le public), nous avons aussi pour interlo­cuteurs les Pouvoirs publics, exactement comme n'importe quelle catégo­rie de producteurs. On peut choisir de gérer ça en ramasseurs de coquillages ou de plumes d'oiseaux, c'est-à-dire de ne rien contrôler du tout. C'est très beau, très noble, très hiératique et très inefficace. J'appartiens à la génération soixante-huitarde dont un des mots d'ordre était de prendre ses propres affaires en mains. A titre collectif comme à titre individuel. C'est le sens de mon engagement au sein de la S.G.D.L. Et puis je suis un animal sociable. Une part de mon être s'épanouit dans la compagnie de mes semblables (si on me laisse les choisir).





Bibliographie :

Romans :

Les messagers
Babel

Mathieu Chain
Grasset et Pocket

La faculté des songes
(Prix Renaudot 1982)
Grasset et Pocket

Le congrès de fantomologie
Grasset et Pocket

Le château de verre
Julliard et Pocket

Le démon à la crécelle
Grasset et Livre de Poche

Au fond du paradis
Grasset et Livre de Poche

Nouvelles :

Nouvelles 1972-1988
Julliard

Le héros blessé au bras
Grasset et Babel

Le jardin dans l'île
Librio

Le kiosque et le tilleul
Julliard et Babel

Le goût de l'ombre
Actes Sud

Les amants sous verre
Le Verger Éditeur

Autres

La fortune
Castor Astral

La conquête du Pérou
Éd. du Rocher

L'ange et les démons
Grasset Jeunesse